Le crocodile – 1

Déjà à l’université, nous l’appelions le crocodile. Aussi fort en esquive qu’en contre-attaque, il savait emmener son auditoire sur son terrain. Toujours dans ses traces, il ne se départait jamais. Il ne semblait connaître, ni fatigue, ni épuisement, pouvant débattre des heures durant. Sa rapidité d’esprit coupait le souffle, il pouvait atteindre son objectif en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire. Son éloquence, il l’avait acquise par l’entraînement. Un cerveau, disait-il, c’est comme un muscle, cela s’entraîne. Il maîtrisait sans pareil l’art du débat oratoire ; reculade si nécessaire, puis contre-attaque, désaxage du sujet pour revenir frapper au cœur. Le crocodile avait une allonge terrible, il pouvait surfer sur plusieurs raisonnements à la fois, pivotant toujours en réalité sur le même axe, le but à atteindre. Les débatteurs, les opposants le craignaient et le respectaient. Comme un véritable fantôme, il disparaissait et reparaissait, tel un crocodile insoupçonné sous l’eau, bondissant avec fougue pour happer sa proie.

Il est devenu avec les années, un solide avocat d’affaires internationales, mais également maître conférencier réclamé par les plus prestigieuses universités de la planète. Comme d’habitude, quand il doit convaincre d’un projet, il se met quasiment toujours dans la tête d’un pugiliste.  »Frappe-moi, » pense-t-il, mais c’est en réalité comme avant, pour mieux préparer sa défense, pensant sans cesse à l’ultime K.O.

D.D’O