Porteur de pierre philosophale

 « J’ai beaucoup marché, Monsieur l’agent, et je suis fatigué. Je viens de loin. Laissez-moi m’installer ici. Mon bagage est petit mais lourd, d’ailleurs vous n’allez pas tarder à me demander de l’ouvrir. Il va bientôt faire jour. Tout ce que je demande est de pouvoir planter une tente, voire, si vous fermez les yeux, de caresser l’espoir de bâtir une simple cabane. J’ai les plans, ce ne serait pas long. Traductrice, gardienne des mots, peux-tu lui expliquer ? »

Elle le fait, sans qu’on sache si elle est fidèle. Le gardien de l’ordre l’écoute sans quitter son air fermé. Il ne répond rien, et contre toute attente, tourne les talons sans explications. Un esprit hospitalier l’aurait-il inspiré ?

Le porteur du mystérieux objet détache alors le sac de son dos, le pose avec d’infinies précautions, sans l’ouvrir encore, sur une souche qui ne semble pas être là par hasard. Puis il se dirige vers l’endroit où, sous l’épais feuillage, il avait caché une réserve de pièces de bois diverses, depuis la planche légère jusqu’à l’ancienne traverse de chemin de fer. Le jour qui pointe semble lui redonner de l’énergie. La jeune traductrice le suit et son visage s’éclaire. Elle semble avoir trouvé la clé d’un mystère resté longtemps dans l’ombre.

Quelques dizaines de minutes plus tard, les deux ombres sont rejointes par quelques hommes portant des outils – l’aube ne permet pas encore de bien les distinguer – qui se mettent au travail. Ils creusent de frustres fondations puis commencent à monter des murs en palissades. Une poterne ressemblant à une croix va marquer l’entrée du temple. L’ensemble est rudimentaire, sans fenêtres :   l’éclairage viendra seulement de cette grande porte.

Le jour est venu, puis a décliné, puis un autre jour et un autre encore. C’est la pleine lumière et le bâtiment est prêt. Une cérémonie s’improvise avec la jeune fille en lainage clair. Elle porte sur un coussin la clé de la porte à deux battants.  Le gardien qui se tient maintenant bien droit se dirige lentement vers la souche. A la poterne est suspendue une poulie. Une corde en descend jusqu’à son niveau. L’homme entoure et fixe le mystérieux ballot, si lourd que personne n’a pu le soulever depuis son arrivée. L’assistance entonne un chant serein et grave au-dessus duquel la voix de la jeune fille s’envole en notes claires.

Le paquet franchit la porte. Le gardien le roule alors jusqu’à l’autel.  Il le débarrasse du tissu qui le recouvrait. La pierre noire luit et lance d’étranges éclairs. L’homme sourit.

C’est alors qu’on entend un sifflet et le policier réapparait, portant une arme et une paire de menottes. Sans lui laisser le temps de réagir, il emprisonne les poignets de l’étranger et l’entraîne avec lui à l’extérieur. Puis il ordonne aux présents d’embraser la cabane et il se trouve quelqu’un pour le faire.

Hasard ou témoin de cet épisode étrange de l’histoire de notre ville, une chapelle a été reconstruite sur les lieux. Une croix d’un blanc immaculé surmonte le clocher, mais quand il fait clair, il arrive que deux corbeaux se perchent sur sa traverse d’où ils poussent leurs croassements rauques et sombres, comme afin de nous rappeler la nuit éternelle.

Marie-Hélène Lemoine