Céleste

Céleste habitait dans la tour qui dominait le village, bâtie en surplomb de la rivière. Personne ne pouvait dire depuis combien de temps elle vivait là, ni comment elle était arrivée. Personne ne lui avait jamais connu d’amoureux, de fiancé ou de mari. Elle était d’un naturel aimable, bavardait volontiers en attendant son tour à la boulangerie.

— Vous ne vous ennuyez pas, toute seule, dans cette tour ?

— Bien sûr que non… Je suis très occupée !

Et elle répondait à la question muette qu’elle lisait dans les yeux de ses interlocuteurs curieux :

— Je surveille…

Elle disait cela, gonflée d’importance et sur un ton tellement péremptoire que les villageois n’insistaient jamais.

En réalité, Céleste passait surtout beaucoup de temps à se peindre en rouge les ongles et les lèvres et à se passer du bleu sur les paupières. Ensuite, elle revêtait de belles robes des temps anciens, brodées de fils d’or et d’argent, dénichées dans une malle poussiéreuse abandonnée là. Elle faisait des révérences devant un grand miroir en pied, puis elle imaginait se rendre au bal de la lumière sombre qui se tenait chaque soir au moment du coucher du soleil. Elle saluait au passage les personnages des tapisseries un peu défraîchies qui ornaient la grande salle des gardes au rez-de-chaussée de la tour en les invitant à la suivre près de la cheminée.

L’électricité n’était bien sûr pas parvenue jusque chez Céleste. À la lueur des bougies dont les flammes étaient bousculées par les courants d’air, tout ce petit monde semblait prendre vie. Elle entretenait avec ses préférés de longues conversations : le Bleu avec sa casquette fièrement plantée sur son crâne, la Passante avec sa sébile dorée et le Silencieux qui, la tête dans ses mains semblait porter le poids de la misère du monde.

Dans une vie passée, ils avaient tous été gardiens de quelque chose ou de quelque part et ils avaient été condamnés à ressasser pour l’éternité la faute qui leur avait valu d’être enfermés là sur cette tapisserie.

Le Bleu avait été gardien de prison, et il racontait souvent qu’il avait surveillé pendant une semaine l’Italien qui avait volé la Joconde au Louvre pour la rendre à son pays ; le voleur avait échappé à sa surveillance et le tableau n’avait été retrouvé que bien plus tard, par hasard, dans un grenier. La Passante avait été gardienne du temps. Avant de mendier avec son écuelle, elle se servait de celle-ci pour marquer les heures en la faisant tinter, dans une ville lointaine, de l’autre côté de l’Himalaya, autant dire presqu’en Chine. Un soir de printemps, elle avait suivi un vol de lucioles et en avait oublié sa fonction, ce qui avait grandement désorganisé la vie des habitants. Le Silencieux, lui, ne disait jamais rien, perdu dans un monde où plus rien ne semblait pouvoir l’atteindre. Mais on disait de lui qu’autrefois, il avait été marin, vigie, plus précisément. Du haut d’un mât, il guettait les dangers : baleines, récifs, autres embarcations… Mais un jour de grand brouillard, il n’avait pas vu que son navire se précipitait contre un iceberg : le navire avait coulé avec tous ses passagers, il était le seul survivant ; il avait perdu l’usage de la parole.

— Et toi, Céleste ? Que gardais-tu ?

— Je gardais cette tour. Ici vivait un petit enfant que je devais protéger contre les cauchemars…

Et puis elle se taisait. Elle n’aimait pas en parler. Un soir, sur l’insistance de ses compagnons, elle raconta.

Par une nuit d’hiver très noire, la tempête soufflait et faisait trembler les vitres. L’enfant pleurait d’effroi, sursautant à chaque rafale plus violente. Céleste le tenait dans ses bras, le berçait pour tenter de le rassurer.

Il était presque minuit quand des coups ont ébranlé la porte d’entrée. Céleste alla ouvrir. Sur le seuil se tenait une silhouette difforme.

— Laissez-moi entrer bonne femme pour me réchauffer et me régaler d’un bol de soupe.

— Je ne laisse pas entrer qui ne dit pas son nom.

— Je suis le Prince Nocturne, en route pour les mers australes.

Impressionnée par ce titre de prince, Céleste s’affaira, après avoir posé l’enfant dans son berceau.

— Entrez, entrez, mon Prince, je vais vous aider à porter ce… Votre bagage, qui semble bien lourd.

Et, sans plus attendre, Céleste s’empara de l’objet posé aux pieds de l’homme : une pierre sculptée de jade vert et brun, si lourde, si lourde, que la pauvre femme fut clouée au sol sans pouvoir la lâcher.

Le Prince laissa échapper un ricanement sinistre.

— Pour une gardienne, vous êtes bien trop confiante, pauvre idiote ! Je suis le Grapaloup voleur d’enfants et je viens vous déposséder de votre trésor…

Et là-dessus, il emporta l’enfant et disparut.

Et Céleste poursuivit, les larmes aux yeux :

— On n’a jamais retrouvé le petit… Parfois, je regarde la croix d’un blanc immaculé qui surmonte le clocher : quand il fait clair, il arrive que deux corbeaux se perchent sur sa traverse d’où ils poussent leurs croassements rauques et sombres comme pour me rappeler cette terrible nuit.

 

Danielle Fayet