Fille de la nuit égarée

photo de Dorothea Lange

Tu tiens baissées tes paupières de neige. Tu tiens cachés tes doigts de rose. Tu tiens voilé le haut du corps, masquant la beauté rayonnante d’autrefois quand à l’aurore, se répandait des rameaux agités, une rosée tardive. Vierge sans ailes qui n’annonce plus aux dieux ni aux mortels l’arrivée imminente de la lumière blonde du soleil depuis qu’elle verse ses larmes sur le fils mort foudroyé.

Ta brouette renversée a pris la robe de safran qu’est la vieillesse terne et désenchantée. En silence, au mitan d’une matinée annonciatrice de fournaise, le sol est nu et sec. Les vents éloignent les nuages, l’aridité assèche les gorges et menace d’embraser le monde.

Il est loin le bourg dominant l’océan, parcouru par l’enfant qui dès la fin de la nuit se levait et menait les chevaux au labour. Il est loin le verger aux pommes immortelles quand munie d’une torche, la fière déesse attique l’arpentait de l’aube au crépuscule. Il est loin le pays aux cieux dorés.

Tu veilles ta douleur, accroupie, presque en suspension si ce n’étaient tes godillots arrimés à la terre battue, frêle silhouette posée à côté d’un ridicule char et comme étouffée par l’aplat du mur. Y as-tu seulement décrypté les lettres à demi effacées ? Il y a là l’epsilon, fenêtre du Saint des Saints, centre d’un monde qui n’est plus. Empreinte d’avant la dépression.

Tu demeures immobile telle une fille de la nuit égarée au zénith d’un chantier abandonné hormis par les cigales qui ne troublent pas ton indifférence, ton sommeil qui sait ? Et dans tes rêves, une croix d’un blanc immaculé surmonte le clocher, mais quand il fait clair, il arrive que deux corbeaux se perchent sur sa traverse d’où ils poussent leurs croassements rauques et sombres, comme afin de nous rappeler la nuit éternelle*.

Catherine Robert