Il avait 30 ans et comme souvent à cet âge se sentait tout puissant. Jeune et attirant, dans la force de l’âge, tout lui souriait depuis sa plus tendre enfance. L’adolescence, mise à part ses périodes de perturbations physiques et hormonales particulièrement marquées, s’était surtout manifestée par le passage du pantalon en toile bien coupé et le blazer bleu aux jeans délavés et, au grand dam de ses parents, d’une belle chevelure régulièrement entretenue par le coiffeur à des tresses afros. Des petits flirts, la fille de la véranda un été, quelques écarts sans conséquence vite pardonnés par les parents d’un fils unique adulé. La période de pseudo-révolte vite révolue, il était revenu à une allure présentable et après être sorti diplômé d’une grande école de commerce, avait été embauché chez Fidex and Co, dont Papa  connaissait le PDG. C’est là qu’il avait rencontré sa future épouse avec laquelle il avait acheté un petit appartement en attendant que la famille s’agrandisse. L’avenir tout tracé d’une vie tranquille et sécurisée s’étalait devant lui.

Un événement à première vue insignifiant fit pourtant basculer tout ce bel équilibre. Le patron le convoqua un jour pour lui confier une tâche inhabituelle. Face à cette nouveauté, il se devait de prendre des initiatives. Sûr de lui, n’ayant jamais douté de ses capacités, il se mit à travailler, travailler encore, se heurtant à une incompréhension qu’il attribuait à la complexité de la tâche, sans jamais une seule fois se poser la question de savoir si la difficulté ne venait pas de lui-même. Se remettre en cause n’est jamais chose aisée pour personne mais le pire quand on habite une prison sans barreaux, c’est qu’on n’a pas même conscience des écrans qui bouchent l’horizon ; il errait à travers un épais brouillard et le croyait transparent. Les choses qui lui échappaient, il n’en voyait même pas la présence. A force de fuir en avant sans se poser la question essentielle, il développa une psychose, l’obsession que son patron voulait sa perte en exigeant un travail irréalisable. Il allait droit dans le mur quand un matin, en arrivant au travail, il trouva un autre employé, assis à son bureau, qui l’accueillit froidement avec ces mots : « tu passes au service Gestion, je reprends le dossier ».

Annie