Le rêve d’Annette Messager…

De petites figures en caoutchouc noir pendent du plafond : avortons de chauve- souris, diablotins lubriques, sexes hermaphrodites, insectes démembrés, gnomes tremblotants…. Un bruit de mécanisme, et tous les personnages se mettent à descendre simultanément des hauteurs vers le sol, et inversement, en un va et vient vertical obsédant. Tout s’arrête cependant lorsqu’une voile immense et rouge issue du fond de la pièce se précipite vers l’avant en ondulant comme une énorme vague de sang, puissante et inquiétante…. Va et vient répété….

Sur un mur proche, des crayons de couleur taillés pointus comme des aiguilles transpercent les doigts de dizaines de gants noirs arrangés en un bouquet funèbre ..

Une grosse vache en peluche, vidée de sa substance, est trainée en saccades tout autour de la pièce voisine, course folle d’une vache folle …

Pendant ce temps-là , Annette brode. Elle brode sans fin de petits proverbes et aphorismes machistes sur de jolis mouchoirs de percale blanche; elle essaie de mettre de l’ordre dans ses pensées contradictoires sur la vie, l’amour, l’art, la mort. Dans sa tête tourbillonnent des milliers de peluches déstructurées, éclatées, découpées, recousues – au hasard ? Tête de canard sur corps d’ourson, nageoires de dauphin sur dos de mouton, pattes de girafes sur torse d’âne… Leurs images déformées se démultiplient dans autant de miroirs brisés.

Annette a laissé l’aiguille et le fil. L’aiguille l’a piquée, et le fil s’est cassé. Elle est allée chercher les gants noirs hérissés de crayons de couleurs pointus comme des épingles, elle les enfile et commence à dessiner sur  un carnet une série d’images kitchissimes, de palmiers sur fond de mer azurée,  de couples d’amoureux s’étreignant face à un  soleil couchant de carte postale … Mais sa main a de plus en plus de mal à dessiner, empêtrée qu’elle est par un enchevêtrement de fils de laine de plus en plus serrés, qui gagnent son bras, son épaule, son cou, et emplissent  sa bouche de leur matière étouffante, l’empêchant de crier ….

Un rayon de soleil lui fait ouvrir les yeux. La chambre est calme, silencieuse … La journée va être longue, avec tout ce travail à faire à l’atelier …

Cléo