Warus

« A l’aube avant de brûler les étapes de l’Histoire, j’ai eu besoin de prendre le temps de m’asseoir à l’orée du tableau.  De ce paysage si abrutissant d’énigmes violentes j’en ai perdu tout usage d’une parole en surface. Oui, je me suis sentie happée, prise d’émotions bleues comme ceux de mes cuisses empreintes d’objets trop lourds à retenir.
Le Hors-champ de l’indicible, mon Dieu en qui je ne crois pas… c’est aussi insupportable qu’une colère folle aujourd’hui sur un portable, non ?
Il me semble qu’avant le Warus, V ou W.A.R.U.S sur le 1er plan gauche du tableau, frémis un A (comme Amour).
Et pourtant Kiefer ne me semble pas avare de noirceur, de tristesse et de déclin. Comment renaître d’une cendre ? D’une neige si épaisse que les fantômes s’y noient ? Les ficelles blanches peut-être arachnoïdes provenant du coin haut droit du cadre sont dans mon hors-champ une percée ensoleillée entre l’ombre brune et gigantesque de notre humanité.
Encore une fois, je m’interroge sur la respiration face à cette œuvre. Comment l’artiste a vibré face à elle, la faisant. Comment vivait-il son apparition ?
Les moments de prémices à la création sont eux aussi une forme de hors-champs, temporels et non spatiaux certes mais ils vont offrir à la forme en train de se faire, la Gestalt, une humeur, l’humus des premiers traits, des premiers jets du chemin à prendre, d’une balade même si mortifère, nécessaire.
Serait-ce le brouillon parfait d’une percée dans les miasmes et les spores de la forêt qui continue au-delà des murs peints de Kiefer ? « Murs peints » oui, dès lors comment aller au-delà du gigantisme, comment s’en prendre au derrière, aux bords, à l’entourage, aux environs extérieurs d’un monde déjà immonde ?
L’Asphalte est-elle aussi funeste : quoi lui apporter pour reprendre un souffle compliqué mais nouveau?
Un air caché, étouffé, pourtant latent de violoncelles qui caracolent, déchire le lointain. Est-ce que sous la neige boueuse et cendrée, maculée d’un sang encore chaud, un fleuve de coquelicots nous attend ?
A l’aube avant de blanchir cette campagne, l’artiste a œuvré pour son passé, a tenté l’impossible face au fronton fatal de l’ ‘Arbeit macht Frei’.
Il a sûrement casqué dans sa vie pour une forêt de tableaux désenchantés grâce auxquels il a pu avancer en amenant une pensée qu’il voulait transparente face à son pays.
Il a construit en pointes, la perspective d’un avenir bleuté, mais est-ce suffisant ?
Probablement pas assez… Cependant les cailloux déposés sur la lisière d’une prison peuvent entraver la violence d’une rivière xénophobe.
Éboulement époustouflant de météores grises et sales, allégorie du passé sulfureux de nos pères?
Ce sable que je sens derrière sera-t-il fertile ou restera-t-il voile éphémère d’un réchauffement par la beauté plastique de ses déserts ?
Pour moi, il n’y a malheureusement pour l’instant rien d’étonnant, rien de virginal dans ce viol des libertés humaines et naturelles dans l’artifice des usines du malheur, présentes, et trépassées.
Rien qui ne pourrait permettre au-delà d’un horizon, peu à peu débouché, un rocher merveilleux, un filtre minéral, une preuve de vie, un bal pour fêter l’armistice ?
Non vraiment, c’est prématuré. Je ne l’imagine pas autrement… peut-être un rock franchement endiablé à la rigueur, mais fusible. «