Les rêves de Louise Bourgeois

Immersion dans un rêve d’eau et de bois

Les panneaux de la chambre se meuvent

seuls

comme dans un film de Buñuel

C’est la chambre des parents

Des cris s’en échappent dont on ne sait s’ils sont de violence ou de plaisir

 

Le lit m’est un gouffre de rouge, d’écarlate et de carmin garance,

les draps y sont rigides

et impénétrables.

Des ombres s’y projettent comme les ombres des fantômes qui n’eurent jamais de repos

Sur les écrans de mes nuits blanches

 

ma mère est un rêve éveillé, un rêve de glace, à jamais sculpté.

Elle m’enlace et me tue. Je la sculpte gigantesque pour ne jamais plus avoir à l’apprivoiser

 

Ma mère bave une toile d’araignée très fine qui m’emprisonne et conditionne chacun de mes gestes d’enfance

chacun de mes tourments

 

ma mère est envoûtante elle sculpte mon inconscient malade et recueille dans un réservoir cylindrique de bois de cèdre, toutes mes larmes

 

Mon rêve prend forme jour après jour, minute après minute

comme l’araignée tisse

sa toile

aux confins de mon histoire individuelle

ainsi se constitue une toile sans fin faite

des circonvolutions des

lobes de mon cerveau

neurone après neurone

synapse après synapse

lobe frontal éclaté

cervelle écartelée

éparpillée sur fond de musée aléatoire

 

Louise bourgeois je m’appelle et le sexe de mon père est de marbre

Il gît,

parfois au repos

parfois érigé comme un Michel-Ange blessé

Le temps l’a poli comme la mer polit les galets

sur la plage

 

Ainsi, assurée de ne pas mourir

je me reposerai sur la grève et

l’océan sera mon

linceul noyé

 

rêve de glace, rêve de pierre

figures de bois, figure de glaise

sur le sable je m’étends et mes

pattes d’araignée géante se posent

délicatement autour de ma fille

amour que je protège

 

Mon rêve a les contours précis d’une foule silencieuse

qui prie des mélopées

insolites

 

Et la transe me prend

Et la transe m’envahit

des doigts de pieds à la tête

et moi aussi je prie

à la lueur d’une bougie de cire

 

Mon rêve d’éternité est imprécis et trouble

j’y traverse tous les coins de la terre à grandes enjambées

j’y laisse une trace, mon empreinte

tout à la fois présence et marque de mon

absence

Ainsi se bâtissent, pierre à pierre

les tours des cathédrales

les clochetons gothiques

les chapelles romanes

 

Mes rêves sont mon œuvre

chaque nuit il s’élance et au matin s’efface

Pascale