Le dortoir vide de Kiefer

Le feu est hors cette pièce d’une étonnante nudité, d’une étonnante virginité. Où sont les lits, les tables, les chaises ? Où sont les hommes, les femmes, les enfants ? N’y a-t-il pas un chat  pour les souris, un chien pour les restes et  les étrangers ? Surtout les étrangers.

Le monde est dehors, en feu, et il lèche les fenêtres.

Le monde est dehors et ses colères folles le transforment en brasier où tout ce qui vit s’enflamme, se carbonise.

Tout, végétal, animal, mais aussi toutes raisons, tous les rêves, les espoirs, les sentiments, les passions, les déraisons, toutes créations d’amour, d’humour, de grâce et de fraicheur s’évanouissent en un ultime voile éphémère. Les chants d’un violoncelle aux cordes brisées se syncopent en feux de Bengale.

Tout ce qui bouge, imagine, crée, tout le désordre de la création, se mue en cendres grises dont la suspension s’épuise en un mouvement virevoltant lentement, comme hésitant vers l’asphalte noir de la disparition.

Le feu s’est apaisé, le voile s’est estompé, les syncopes se sont transformées en un silence sans consistance.

Le météore Svastika brille comme un coquelicot de charbon.

L’ordre est sauf comme un brouillon parfait. Il n’a plus rien à craindre de la vie, même moribonde.

L’ordre est sauf. Il n’y a plus rien.

La cheminée du four crématoire peut continuer à refroidir.

Philippe Clément