Il aimerait ne pas conserver de son long périple en Allemagne que ce souvenir de paysage, et pourtant, de toutes les photographies prises sur son portable, c’est celle-ci qu’il doit avouer préférer.

Ce jour-là comme beaucoup d’autres, l’Autobahn striait l’horizon comme une large blessure. Malgré quelques coquelicots poussant péniblement sur le bas-côté, ce n’était qu’immensité, grisaille et ennui produits par les larges labours ou les cultures de céréales à perte de vue. Son sac posé sur l’asphalte, il attendait qu’un véhicule obligeant s’arrête malgré l’interdiction dûment indiquée. Les véhicules passaient comme des météores sous un ciel de plomb.

Il jeta un coup d’œil en arrière sur les touffes de grandes herbes qui l’avaient accueilli pour la nuit. Herbes folles poussées là au bon endroit pour le protéger de la tempête qui avait balayé le ciel quelques heures auparavant. Maintenant, les colères folles des nuées s’éloignaient et, à l’approche des polders de la zone portuaire, le paysage se paraît d’une étonnante virginité.  Il pensa que cela pouvait figurer un brouillon parfait pour la renaissance de ce pays aux deux moitiés blessées.

Afin de se réchauffer, il avait mis dans ses oreilles un rock endiablé trouvé au hasard dans sa playlist et il bougeait en rythme, bien que reconnaissant le peu de chances qu’un tel autostoppeur avait de séduire un conducteur isolé dans un tel décor. Il avait tort. La grosse camionnette bâchée Volkswagen qui s’arrêta doucement roulait beaucoup moins vite que les autres. La porte s’ouvrit précautionneusement et il entrevit un fouillis de tableaux à l’arrière, de même qu’il perçut la musique pour violoncelle qui emplissait l’habitacle chaleureux. Il mit son sac à dos à ses pieds et se plia en deux sur le siège. Lorsque le véhicule eut repris de la vitesse dans ce paysage posé comme un voile éphémère sur ses pensées, il observa le profil de son hôte et ne put en croire ses yeux. Il crut reconnaître le grand Anselm Kiefer. Et c’était bien lui.

Marie-Hélène Lemoine