Fonte éperdue

Fonte éperdue fonte éperdue – Jane Planson

Depuis quelques jours, le timide soleil de midi joue avec la brume, découvrant peu à peu la falaise massive de l’autre côté de la baie.

Sur la bordure du toit, les stalactites s’égouttent ; parfois l’une tombe et le craquement la fait sursauter. « Un jour, il y aura un accident… Si on ne les enlève pas, elles finiront bien par transpercer un visiteur », pense-t-elle.

L’autre soir, à la tombée du jour, il lui a semblé apercevoir dans le brouillard un grand bateau, toutes voiles dehors. Elle a même entendu – elle était prête à le jurer ! – les cliquetis des poulies et les voix chantantes des marins… Puis le silence est retombé avec la nuit noire, épaisse, sans étoiles.

C’est cela qui lui manque le plus… Les étoiles… Les étoiles et les arbres… Là-bas, quand la neige fond, vite, vite la végétation s’installe, les bourgeons explosent. Ici, ce sont des barres rocheuses grises ou noires qui dessinent des géométries fantasques et vertigineuses.

Ici, la fin du long hiver polaire l’effraie : on ne peut plus lancer les chiens et le traîneau sur le lac durement gelé. La glace se fissure dangereusement, les blocs s’entrechoquent quand souffle le vent qui les fait fondre. Les maisons amies s’éloignent derrière les eaux et les marécages incertains infestés de moustiques.

Elle se sent prisonnière du redoux.

Assise à la fenêtre, son ouvrage posé sur les genoux, elle observe le ballet des oiseaux : « Pourquoi viennent-ils jusqu’ici ? Pour eux, ce serait pourtant tellement facile de partir vers des contrées moins hostiles… »

Danielle Fayet

Rien n’est inamovible.

Fonte éperdue, vagues de glace en mouvement, rien n’est inamovible. Rythmes langoureux, eaux gelées et pourtant vivantes qui suivent leurs tracés au gré des degrés, au gré des vents. Paysages éphémères, musiques des orques au large de la baie qui guettent les morses regroupés. Musique lascive des premières, comme pour mieux hypnotiser les seconds. Amas de glace qui s’effritent, plongeant dans l’abîme des eaux profondes. Gerbes fantasmagoriques au contact de l’écume plus jolies encore que les déferlantes de la côte atlantique ou les plages de Miami. Spectacle envoûtant, cristallisant rappelant la magie des stalactites et stalagmites des grottes souterraines.

Le mur tombé et englouti dans les flots, tout redevient calme et unique. Les récifs sont blancs, blanc irisé ou blanc neigeux, la mer est noire ou bleu métal. Silence absolu de quelques instants, interrompu maintenant par le goutte à goutte des givres perlant. Puis tout recommence, l’orque au loin qui semble de nouveau jouer les sirènes avec sa mélodie sempiternelle, le calme intégral, quand rien ne bouge, quand tout est immuable. On est alors frappé par le fait, que  rien n’est inamovible. Penser le contraire c’est mal connaître ce pays blanc. Les vents hurlants se lèvent rapidement, soufflant, stridents ou bien miaulant comme les cordes d’un Stravinski. Tout était blanc, tout devient gris. Les baleines s’enfoncent dans les profondeurs. Les morses se regroupent, plus près encore, leurs petits au milieu et se courbent, ne formant plus qu’une masse sombre et compacte pour  mieux affronter les intempéries de l’Antarctique. Alors je pense à la splendeur des paysages,  au spectacle magnifique dont  le mouvement est dirigé par un orchestre galactique. Je pense au réchauffement des pôles, à cette musique des éléments, qui un jour vraisemblablement sonnera le glas de cet opéra.

D.D’O

Elle est revenue ma fille, les yeux, le cœur, habités de musiques et d’images. Et elle partage ses sensations. Dans ce grand nord canadien où elle a navigué sur le brise glace, elle transmet son expérience. « J’étais tétanisée par le froid, la vision déformée par les embruns, les oreilles sensibles aux bruits inconnus. J’aurais voulu que tu sois là pour échanger, comparer, donner. Tout d’abord les yeux ne distinguent pas le ciel de la mer, confondent la glace et le nuage. Ces superpositions te propulsent vers une fin du monde qui tu le sais bien est programmée pour tous et peut-être pour toi à ce moment là. L’oreille perçoit les gouttes d’eau, imagine le champagne heurtant la coupe de cristal, le bruissement des corps amoureux. Et la répétition des instants de vie ponctués de crises et de réconciliations. Maman écoute cet extrait de musique d’instruments de glace, pénètre le tableau de Jane Planson « la fonte éperdue » et nous partagerons ces instants irréels ».

RMQ


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s