Fantastique brouillard

Je n’ai pas rêvé. La preuve, c’est qu’il me reste un carnet noir rempli de notes.

Cet été là, nous étions partis passer quelques jours sur la côte normande. La météo n’avait pas menti : un temps superbe s’était installé, la plage était bondée. Une bande de parasols chatoyants s’étirait jusqu’à la ligne du sable mouillé. Les gens profitaient du soleil, de la mer, de la douce brise marine. En fin d’après-midi, les familles rassemblèrent les enfants et la plage se vidait peu à peu. Nous avons décidé de profiter plus longtemps du calme et du sable encore chaud. Je me dirigeais vers la mer pour une dernière baignade quand je perçus un rafraîchissement soudain et une baisse sensible de la luminosité. Un gros nuage blanc ventru voilait maintenant le soleil. « Et bien, il est temps de rentrer », pensai-je en plongeant sous la vague. Quand je rouvris les yeux, je fus étonné de l’obscurité qui régnait déjà. Le gros nuage blanc s’était mué en un brouillard opaque qui avait englouti le soleil et déferlait sur la plage. J’eus l’impression désagréable d’être encerclé, pris au piège. Je courus vers la plage où l’on devinait à peine encore quelques silhouettes. La masse laiteuse semblait me poursuivre et avancer plus vite que moi. Seul le crissement du sable sous mes pieds me permettait de me diriger. J’appelai mes amis. Aucune réponse. Aucun signe de vie autour de moi. « Mais où sont-ils tous ? Pourquoi m’ont-ils laissé tout seul dans ce brouillard ? » Une terrible angoisse me saisit. Il me fallait au plus vite fuir ce cauchemar, retrouver la voiture et les amis qui devaient m’y attendre. Je courus en direction du parking. Un bruit sourd se fit entendre au loin, une étrange lueur traversa furtivement le blanc laiteux qui m’enveloppait. Je continuai ma fuite en avant, de plus en plus vite. Ce bruit sourd, n’était-ce pas les battements de mon cœur affolé ? Non, il y en eut un autre, puis un autre encore, plus rapproché, plus fort, comme une détonation. Je percevais presque clairement des éclats métalliques, des vrombissements assourdis. N’était-ce pas un hurlement qui déchirait le brouillard ? Je poussai un cri de douleur et d’effroi quand je sentis mes jambes s’accrocher dans un fil tendu en travers de ma course aveugle. Ma main sentit le sang chaud qui coulait, les barbillons plantés dans la chair déchirée. Tous mes sens étaient en alerte. J’entendis tout près de moi un gémissement, une plainte. En tâtonnant, je sentis un vêtement mouillé, des cheveux, un carnet …

A. Brottier

Je n’ai pas rêvé. La preuve, c’est qu’il me reste un carnet noir rempli de notes, sur celui-ci, le 17 mars, j’ai écrit :

« Après m’être assoupi sur une aire repos, j’ai repris la route monotone sur cette nationale interminable qui me semblait n’en jamais finir. Pas de soleil, le temps était gris, même brumeux, une suite de futaies puis de prés, encore des futaies et de plus en plus de brouillard qui tombait à une vitesse fulgurante.

Je me serais probablement moins angoissé, si c’était le soir, à la nuit tombante, mais il était 15 heures et les informations à la radio ne signalaient pas de phénomènes météorologiques particuliers, encore moins d’éclipse.

De plus en plus perturbé, je décidai de ralentir, ma vision commençait à s’altérer. Ce n’était pas normal, le ciel noir devenait irisé par saccade, passant du mauve au violet intense. Je freinai encore, mais mon véhicule ne répondait plus, il gardait désormais malgré les courbes une vitesse devenue constante.

Je n’entendais plus un bruit, pas même celui du moteur, et la vitesse devenait obsédante. Je n’avais plus croisé un véhicule depuis longtemps, Ce silence était envoûtant, J’essayais de crier pour me rassurer, mais le son de ma voix se distordait, devenant à son tour inaudible. Mon cerveau tourbillonnait, bientôt il n’y eut plus que lui qui fonctionnait, lui et mes yeux. Les marbrures du ciel défilaient de plus en plus vite, se cristallisaient, m’avalant comme un métro qui rentre dans un tunnel. Je me dématérialisais irrépressiblement.

Les marbrures défilaient maintenant de façon vertigineuse. Ces zébrures étaient passées du violet au pourpre. Ces rais incandescents devenaient devenus de véritables fêlures, qui se mettaient à pleurer de gigantesques larmes de sang.

 » Mais où sont-ils tous ? Pourquoi m’ont-ils laissé seul dans ce brouillard ?’

Je me liquéfiais littéralement, pourtant mon oreille se réveilla, un deuxième sens qui eut mieux fait de rester tapis au fond de mes entrailles. Un hurlement effroyable de tôle, comme celui que ferait un sous -marin éventreur éperonnant la coque d’un croiseur, m’explosa les oreilles. Ce bruit fut si fort qu’il m’arracha les tympans, excitant le retour d’un troisième sens, du sang me coulait dans la bouche et m’écœurait profondément.

Le crissement des tôles atteignait son paroxysme, la vitesse était toujours aussi constante, les fêlures défilaient en cascade, de plus en plus large de plus en plus vorace. La peur me tenaillait, j’étais en train de rentrer dans la matière.

Une de ces déchirures en forme de Z, d’abord minuscule comme le chat d’une aiguille s’était déplacée face à moi et grossissait de façon exponentielle, inexorablement. Je transpirais de l’huile de plus en plus épaisse, graisseuse.

 »Viens, viens » Était-ce un son humain, une illusion, un espoir, mon cœur battait à tout rompre. Mes pupilles s’étaient dilatées, débordant largement de leur cavité oculaire. La route semblait à son tour s’engouffrer dans l’échancrure, allait-elle m’emporter et le monde avec?

Et ce vacarme métallique qui s’amplifiait encore et encore, et cette voix de l’au-delà qui m’invitait, m’exorcisait, m’attirant en cette ouverture vers le vide terrifiant qui s’approchait vite, très vite.

Le sang dans ma bouche était devenu gélatineux, mes mains avaient le même aspect, tout mon être ressemblait maintenant à une nappe de mazout qui s’approche de la côte à vitesse constante, n’ayant pour seul but de se mélanger aux lichens et au sable. Bientôt, il ne resterait de moi, qu’une goutte visqueuse de goudron qui dévalerait cette route vers l’immensité d’un monde horrible, dont l’on reste englué pour toujours. J’étais devenu matière. »

Combien de temps s’est écoulé depuis que je me suis arrêté sur cette aire de repos. Je suis sorti prendre l’air, j’avais fait comme un cauchemar, pourtant il me reste mon carnet noir, la preuve…

D.D’O

«  Je n’ai pas rêvé. La preuve, c’est qu’il me reste un carnet noir rempli de notes ».

Assise à la terrasse du café des sports, j’avais commencé à écrire le souvenir laissé par cette étrange soirée chez les Labeyrie.

Alors que je rajustais la bretelle de ma robe, une voix m’avait susurré des mots dans une langue totalement inconnue, quelque chose m’avait enserré les épaules – La sensation, glacée, était encore inscrite dans ma chair – Je m’étais retournée, personne … Un peu plus loin, sanglé dans une longue redingote de couleur puce, retenant un sourire entre des lèvres étroites, un homme jouait avec un éventail.

Les dernières douces chaleurs de l’automne chassèrent vite ce souvenir désagréable. Je pris une gorgée de chocolat chaud. Tout à coup, un brouillard épais, inattendu se répandit. Une main pressa mon cœur, à en mourir. Dans un des deux ballons accrochés à la devanture flottait le sourire de la veille. Je me levai brusquement sans oublier de glisser dans mon sac  le carnet de moleskine. Des appels gutturaux, incompréhensibles me précipitèrent hors de la terrasse. Courir, courir, il me fallait courir ! Je m’accrochai à des trucs piquants, déchirant l’ourlet de ma robe. Le brouillard avait tout envahi et là … unique, sombre, l’homme à la redingote …

A. Delaunay Crouail


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