Sous les rayons du dieu Râ

Monsieur l’abbé, l’abbé Jean, respirait la générosité. Il était en poste à l’archevêché du diocèse de Rouen, au hameau des Essarts. Quand il venait voir son ami, le curé Bonnedieu, au presbytère de la rue du Manoir à Oissel, chacun en tirait un bénéfice immédiat.

Le brave homme aimait marcher, et préférait évangéliser chemin faisant, plutôt que faire le tribun du haut de sa chaire. Aux alentours de l’église et du vicariat local, le moine était connu pour sa douceur et sa disponibilité.

C’est avec nostalgie, que je me souviens de l’apparition du moine Jean lors de mon adolescence. Lui, aurait dit  de notre rencontre  »C’est la volonté de Dieu », mais moi, qui n’avais même pas fait le ‘cathé’, en bon païen, j’aurais plutôt affirmé, que cette rencontre était sûrement une confrontation entre son Dieu catholique et le dieu Râ, tant le soleil en cette époque était prégnant, étouffant, ne nous laissant comme activité que l’oisiveté.

Ce fut le soir, après le spectacle des majorettes, au bal organisé pour la Saint Martin, sous le kiosque de la mairie, alors que la canicule rivalisait avec l’orchestre à battre leur plein, que le père Jean nous aborda, mes deux cousins et moi.

Je ne me souviens plus vraiment de quelle façon il était entré en conversation, ni même de ce dont nous avons parlé. Mais ce que je me rappelle très bien, c’est que dans la  semaine, je jouais au ballon sur les pelouses de la mairie, et le moine passant par-là, m’a reconnu et appelé par mon prénom. Anodin ?… pas tant que cela, à bien y réfléchir. Nous habitions avec mes parents tout près du presbytère et il savait bien, le moine, que notre famille ne fréquentait pas l’église. Alors peut-être considérait-il que je pourrais y représenter les miens et leur ouvrir, qui sait ? ‘Les portes du Royaume de Dieu’.

 »Ce dimanche, je retourne pour un aller-retour aux Essarts » m’avait-il dit,  »voudrais-tu m’accompagner. » Je n’en revins pas de la proposition et encore moins de l’accord de mes parents. Je le suivis.

Quel contraste saisissant entre la fraîcheur des murs épais du diocèse et la canicule ambiante ; entre la violence des rayons du soleil qui annihilait toute ardeur dès tôt le matin et l’ombre bienfaisante des grands bâtiments et des arbres gigantesques des allées.

Quel contraste saisissant entre le quotidien bouillonnant de mon adolescence et la quiétude monacale de ces hauts lieux de silence et de spiritualité. Émerveillé, intimidé, intrigué, irrité. Ces moments me resteront gravés, et vous rirez sûrement, si j’ajoute à ce récit, le souvenir du voyage (moins de 10km) en 2CV décapotée à côté du moine en soutane.

Je me souviens encore, peu après, de la visite du curé Bonnedieu, à la maison, sous les bons hospices du moine Jean venu négocier avec mon père, les conditions d’un catéchisme renforcé en deux ans pour pouvoir m’amener à la communion, et combien mon père avec véhémence refusa sa proposition et lui demanda de ne plus aborder le sujet.

A l’époque, j’ai suivi les injonctions de mon père, d’ailleurs qu’aurais-je pu faire d’autre, à onze ans. Papa est parti depuis longtemps, le curé et le moine Jean aussi, le presbytère a été transformé en annexe de la mairie. Sans le savoir, sous les rayons du dieu Râ, tandis que mes parents bannissaient toute forme de religion, pour moi, ‘le Dieu du soleil avait terrassé le Dieu catholique.’ Mais aujourd’hui, de ma foi, je ne peux encore en parler.

 

D.D’O

 


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