Le double

Une nouvelle manie avec l’apparition des téléphones portables est ce que l’on appelle les « selfies ». Cela consiste à retourner l’appareil vers soi et « clic » on obtient immédiatement son portrait.

Portrait que l’on peut instantanément « balancer » sur internet pour avoir comme on dit son heure de gloire ou de célébrité…

Je dois avouer que je me suis essayé à ce petit jeu (j’ai cependant soigneusement évité internet – un peu de retenue tout de même !).

A chaque fois le résultat était désastreux et mon portrait finissait immanquablement dans la poubelle virtuelle de mon téléphone. J’ai pensé tout d’abord que cela devait tenir à quelques lois mystérieuses de l’optique mais il y avait sans doute une raison plus profonde à cette insatisfaction perpétuelle. Comme si être photographié et photographier en même temps me donnaient un air particulièrement stupide. Essayer de poser en prenant l’air intelligent et capturer en même temps le génie que l’on espère trouver en soi me conduisaient à un échec perpétuel.

Des fois, lorsque je suis en société comme on dit, il m’arrive de prendre des postures, des attitudes, d’exprimer des pensées qui donnent l’impression à mes interlocuteurs ou mes interlocutrices que quelques grains de génie ont été dispersés çà et là.

Cependant en mon for intérieur, je me considère comme un perroquet, savant certes, mais un perroquet tout de même. En résumé, j’arrive parfois à tromper tout le monde sauf moi !

Un jour toujours à propos de « selfies », une autre idée m’est venue : je ne retournais plus l’appareil vers moi mais je me plaçais devant un miroir (celui de la salle de bain) et je dirigeais l’appareil vers le miroir.

En fait, je ne cherchais plus à faire mon  portrait mais je me photographiais en train de prendre une photo. Plus besoin de prendre l’air intelligent, il me suffisait de me concentrer sur l’action de photographier. J’avais au moins l’air naturel…

Je remarque au passage qu’il n’y rien de plus déstabilisant que de dire à celui que l’on photographie : « sois naturel ! » ou « prends l’air intelligent ! ».

Il me faut absolument arriver à une conclusion tangible. Je pense au vieil Oscar WILDE cité dans l’énoncé de cet exercice : toute une vie de scandales et de paraître pour se retrouver en prison puis en exil en France à quémander un peu d’argent à droite et à gauche. Lui au moins pouvait se regarder dans le miroir de sa poésie.

C’est décidé maintenant, je veux bien tenter de capter des images de moi-même mais je renonce définitivement à pousser plus loin.

Claude LB

¤¤¤

Cut-up à partir de l’incipit de William Wilson

Dans la lumière mourante, je distinguai un jeune homme étroitement enveloppé d’un manteau exacte contrefaçon du mien. Pris de frisson, je sortis dans le vestibule. Il se précipita vers moi. Frappé d’effroi, je m’enfuis précipitamment.

Pendant plusieurs semaines, je répétais : « qui est-il ? d’où vient-il ? » Après un certain temps, je cessai d’y rêver.

Un jour, à une heure avancée de la nuit, je distinguai un jeune homme de ma taille vêtu d’une robe de chambre comme celle que je portais. Me saisissant par le bras il me chuchota quelques syllabes qui vinrent s’abattre sur mon âme.

Chancelant, violemment ému je me tournai brusquement vers celui qui m’avait ainsi troublé. Il avait disparu. Dans une agonie d’horreur, je fuis.

A Rome, à Vienne, à Berlin, j’ai fui. A Moscou, à Naples, à Paris j’ai fui.

En vain !

Je succombe.

Patricia R.

Ce matin, tandis que je me brossais les dents, tu apparus grimaçante et ironique. Un tourbillon insolent et vigoureux s’échappa de ta bouche énorme remplie de dents acérées et rejoignit avec célérité le centre de mes pupilles. A cet instant, submergée par cette nouvelle acuité visuelle, je ne fus plus que rides, poils, points noirs ou autres boutons purulents. Je ressentis avec force toute la noirceur de mes sentiments intérieurs. Toutes les aigreurs et les blessures infligées s’étalèrent sur ce visage d’ange. Trois minutes dans une indéfinissable volupté, je devins un monstre me roulant dans la joie perverse de la laideur, la cruauté, le ressentiment puis le mépris… Je crachai, ravalai mes dents et me brossai longuement les cheveux avant de les natter.

Me glissant dans ma tenue d’infirmière je fus déjà une autre, la bienveillante avec son fin sourire emplie de compassion et d’empathie. Je vaquai de l’un à l’autre avec des mots et des gestes réconfortants. Surtout, ne pas rencontrer de miroirs de vitres ou de pupilles trop brillantes, baisser les yeux, ne pas risquer de la laisser s’échapper… Sur le retour je fus parfois tentée par le rétroviseur mais une langue tirée nerveusement me ramena vivement à ma conduite.

Je glissai un cd de Bach et m’allongeai sur le lit. Je m’endormis apaisée, sachant que dès ce soir je pourrais avoir de nouveau un bref instant avec le côté noir de ma face.

Florence HP


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