Gemellité

Les textes  sont de Nel Young, Annick Delaunay-Crouail, D D’O, Patricia. R, Claude LB et Florence HP

Dernier souffle, maman est morte de longue maladie mais sans douleur

Notre présence mon frère et moi, moi et mon frère, l’a apaisée l’a enveloppée comme un manteau. Nous sommes deux nés du même œuf si semblables et si différents. Je suis malheureux et c’est que mon état est un objet de mépris pour toi, le fort, modèle à suivre. Cette étrange conduite de maman, de la famille et de toi-même qui t’a toujours positionné en aîné a créé une continuelle anxiété chez moi. Ton physique avantageux me rappelle que je suis beau puisque semblable. Tu n’as pas le droit de tenir la main droite de cette mourante, elle est à moi, je suis unique, son seul fils ; la douleur ne se partage pas.

Des souvenirs étranges remontent à la surface. Cette volonté familiale de ne faire qu’un de deux êtres, cette impuissance à distinguer l’un de l’autre m’a entrainé dans un tourbillon de folie. Jeune enfant je ne veux pas les mêmes shorts et chemisettes, les chaussettes et chaussures identiques, le trouble des étrangers pour nommer chaque enfant : le même nom de famille et des prénoms commençant par les deux mêmes lettres, l’année des D, comme pour les canins remarquables. Maman doit pouvoir me reconnaître dans cette chambre. Tes vêtements souillés de tabac l’ont indisposée. Elle m’a identifié à l’odeur par opposition à toi. Enfin j’existe, ma haine de toi se libère dans une indéfinissable volupté. Mon deuil m’appartient à part entière et sans partage.

Nel Young

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Souvenirs étranges

J’avais pris une sombre et désespérée résolution. Les dispositions locales associées à un nuage épais qui faisait comme un manteau m’avaient permis d’exécuter, sans être vue, mon forfait. Saisie par une indéfinissable volupté, j’avais décidé de supprimer celle à qui mes parents avaient donné le même nom de famille que moi.

Avec une perversité relativement ordinaire car ignorée de tous, je lui avais donné rendez-vous au pied du haut et solide mur de briques qui clôturait le fond du jardin. Elle était arrivée à l’heure fixée, les vêtements souillés de tabac, comme à l’habitude. Au fur et à mesure des années, en raison de cette addiction à laquelle s’ajoutait celle de l’alcool, elle était devenue à mes yeux un objet de mépris, d’horreur insupportable. L’habituel tourbillon de folie, à son contact, s’était emparé de moi et je lui avais proposé de prendre un Davidoff dans la boîte que j’avais posée sur la table de jardin. Face à une si étrange conduite de ma part, elle m’avait jeté un regard étonné.

Alors qu’elle se penchait, sans ennui et sans dégoût, j’avais déroulé ma longue écharpe de soie et l’avais étranglée, puis j’étais retournée à la maison par les trois ou quatre marches à monter pour atteindre le salon où maman lisait. Étonnée de me voir seule, prise par sa continuelle anxiété, elle m’avait demandé où était passée Jeanne.

Ouf ! Bon débarras cette enfant adoptée alors que mes parents pensaient ne pas pouvoir avoir d’enfants était arrivée le jour même de ma naissance nous faisant fausses jumelles.

Annick Delaunay-Crouail

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Cette coupe remise à l’issue du concours de jeu d’échec, n’était pour eux qu’ un objet de mépris. Les jumeaux ne pouvaient en réalité, concourir que séparément, or leur force résidait dans leur gémellité. Ce n’était qu’en superposant leurs connaissances qu’ils trouvaient la volonté d’affronter leurs adversaires.

Il leur faudrait donc, user de stratégie et d’une perversité relativement ordinaire, pour défier ces Kasparoff et autres champions. Certes, ils avaient bien le même nom de famille, et une seule carte d’identité suffirait à tromper toute vigilance . Il leur suffirait d’alterner leur présence devant les tables de jeux, sans qu’aucun ne puisse se douter de leur si étrange conduite.

Une indéfinissable volupté les saisit et, dans un tourbillon de folie, ils prirent la sombre et désespérée résolution de berner leur monde, et de tout faire pour ramener le trophée à la maison.

Ils sortaient enfin de leur continuelle anxiété, de ce nuage épais qui les enserrait comme un manteau trop petit, et s’écartant de tant de souvenirs étranges, c’est sans ennuis et sans dégoûts qu’ils se présentèrent sur le théâtre des opérations.

Trois ou quatre marches à monter, derrière ce haut et solide mur de brique. Le premier des jumeaux allait commencer la partie tandis que l’autre s’infiltrait dans les parties communes.

D.D’O

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Il jeta un bref coup d’œil par la fenêtre. Un nuage épais voilait le soleil matinal. Comme un manteau lui semblait plus adapté, il laissa sa veste, s’habilla chaudement et sortit.

D’un pas vif, il longea un haut et solide mur de briques et parcourut le kilomètre qui le séparait de son but.

Trois ou quatre marches à monter – dans la sombre et désespérée résolution qu’il avait prise, il ne se souvenait plus si c’était trois ou quatre !

Le même nom de famille sur le petit rectangle doré à côté de la sonnette. Il sonna.

La porte s’ouvrit. L’odeur des vêtements souillés de tabac l’assaillit. Son frère, son double, le fixait avec étonnement.

« J’ai besoin de te voir », réussit-il à murmurer.

« Et bien, entre ! »

Son frère le conduisit au salon, lui offrit un café. Il refusa, en proie à une vive agitation. Son frère surpris de cette si étrange conduite lui proposa un siège. Non, il préférait rester debout pour dire ce qu’il avait à dire, ce que sa continuelle anxiété le poussait à dire.

« Je vais partir. »

« Partir ? …. Où ? Pourquoi ? »

« Je ne supporte plus d’être un objet de mépris. Sous prétexte d’un amour fraternel, depuis toujours tu envahis ma vie. Que de souvenirs étranges où je te vois sans cesse à mes côtés, toi toujours sur le devant de la scène, moi dans ton ombre. Ton apparente sollicitude cache en réalité une perversité relativement ordinaire. Je n’en puis plus. Je pars. »

Son frère se dressa au-dessus de lui.

« Quel tourbillon de folie t’emporte donc ? Tu ne peux rien faire sans moi, tu n’es rien sans moi ! »

C’en était trop ! Il se précipita hors du salon, courut à la porte, l’ouvrit, dévala les marches et courut, courut, en proie à une indéfinissable volupté.

Patricia. R

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Nous partagions de si étranges souvenirs et ce fut comme un tourbillon de folie lorsque je montais les trois ou quatre marches conduisant le long du haut et solide mur de briques vers notre ancienne demeure.

Je suivais mon frère dont la si étrange conduite m’interdisait à tout jamais de lui ressembler exactement.

Nous portions bien évidemment le même nom de famille mais mon vêtement souillé de tabac m’apparaissait comme un objet de mépris et je regardais avec une continuelle anxiété cet air élégant qui se dégageait de sa personne.

Ce doit être, me dis-je, qu’il doit éprouver une perversité relativement ordinaire à se pavaner devant moi avec une indéfinissable volupté.

Je pris la sombre et désespérée résolution de ne jamais lui ressembler. Je voulus jeter comme un manteau, comme un nuage épais, sur cette enfance que nous avions partagée.

Sans ennui ni dégout, je suivrai donc mon propre chemin en prenant toutes les dispositions banales pour ne pas lui ressembler.

Claude LB

Pierre n’avait pas toujours été un objet de mépris. Nous portions le même nom de famille et bien plus encore. Nous avions partagé le même nid sans ennuis et sans dégoût, dans une indéfinissable volupté, malgré, dès la naissance le souvenir étrange d’une perpétuelle anxiété. Le sentiment d’être ceint d’un nuage épais m’interdisait une relation propre au monde : soit une perversité relativement ordinaire pour un couple de jumeaux. Je m’engouffrai dans un tourbillon de folie et pris la sombre et désespérée résolution d’édifier entre nous un haut et solide mur de briques. Plus jamais ses vêtements souillés de tabac n’atteindraient ma liberté de respirer…

Florence HP


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