Des murs parmi les vagues

LIEU

Sur cette île, une tour génoise se dresse au-dessus des flots ; une tour cylindrique en pierres grises, crénelée en haut. La porte est fermée. Seule ouverture une meurtrière en haut du mur, inaccessible qui laisse à peine passer la lumière. Au sol une paillasse avec une vieille couverture en laine rêche qui gratte. Un réduit tient lieu de coin toilette avec pour tout confort un seau. Un autre recoin pour se faire à manger, enfin pour faire réchauffer quelque nourriture sur un brasero en terre.

Ce dénuement contraste avec la splendeur du lieu : la mer d’un bleu intense et le ressac des vagues, le souffle du vent, le cri des goélands. En temps de fortes pluies l’eau ruisselle sur les pierres et se mélange au fracas des vagues. Des gouttes tombent une à une du plafond.

La mer infinie est une prison. L’eau enferme l’île qui elle-même enferme la tour. Dans la tour un prisonnier.

PERSONNAGE

Il est là, seul, les yeux plongés dans ses visions. Des yeux de poète, bleus comme la mer. Ils éclairent l’obscurité du lieu et donnent vie à son visage décharné, pâle, à la barbe broussailleuse. Ils sont affamés pas seulement de nourriture mais de présence humaine. A sa main droite il manque trois phalanges. Il est vêtu d’un pantalon de toile usé, informe, sans couleur. Sa silhouette frêle vacille. Il lutte pour se tenir debout, marcher, marcher à tout prix. Il tourne en rond, change de sens, ne trouve pas la diagonale, compte ses pas, compte les jours. Et puis il rêve. Il écoute les vagues, imagine l’immensité de la mer, des paysages sans murs et sans frontières pour combattre la solitude infinie. Il s’enivre du chant des oiseaux et du parfum du vent. Il se met sur la pointe des pieds pour mieux entendre les musiques de l’extérieur. Il se lave en pensée à l’eau de pluie qui coule sur les pierres. Il faut mettre le seau pour récupérer les gouttes.

Il doit trouver la force. Personne ne peut l’empêcher d’écrire la liberté. Sa poésie a fait peur au tyran qui l’a éloigné, enfermé. Mais la terreur n’a pas pu détruire sa pensée, son amour du Beau. On ne peut pas le bâillonner. Et tôt ou tard ses mots sortiront des murs.

L’AMITIE

Une seule personne lui rend visite : son geôlier qui prend le bateau chaque matin pour se rendre sur l’île, le surveiller et lui donner sa pitance. Cet homme était pêcheur. Depuis son plus jeune âge. Il se rappelle qu’il était sur la mer. Pas d’école pour lui, sa famille était trop pauvre. Avec l’âge, la maladie, il ne pouvait plus affronter la mer et pas d’enfant pour prendre la relève. Ruiné, il a perdu son bateau de pêche et n’a conservé que ce petit canot avec lequel il fait la traversée. Gardien de prison était vraiment le dernier métier qu’il aurait imaginé. Il lui a pourtant fallu accepter. Au début, il s’acquitte de sa tâche sans état d’âme, sans aucun intérêt pour ce survivant qui pourrit ici dans la tour. Il apporte la nourriture, à boire, un peu de bois pour le brasero et repart.

Un jour le prisonnier lui dit : « Je vous demande une seule chose, de me parler ; Je ne vois aucun être humain depuis des mois… ». Petit à petit le geôlier reste un peu plus, et veut savoir pourquoi il est là. Celui-ci lui raconte donc son histoire, comment juste après le coup d’état, les militaires sont venus le chercher et l’ont emmené, enfermé dans un camp avec des milliers d’autres. Il lui décrit les interrogatoires, les exécutions, les coups, les supplices ; comment ses bourreaux lui ont coupé les phalanges de la main droite pour l’empêcher d’écrire.

Le geôlier, ému par ces récits devient son confident. Il se met aussi à parler de lui, ce qui est tout à fait nouveau. Il lui apporte une meilleure nourriture, une couverture plus chaude. Il lui permet de sortir, de voir la mer, de se promener par les chemins.

Enhardi par cette confiance, le prisonnier lui demande alors une faveur : « Tu sais ce qui me ferait vraiment plaisir ? C’est que tu m’apportes un crayon neuf et du papier. » Le geôlier un peu surpris exauce son souhait. Intrigué, il commence à s’intéresser aux écrits du poète. « Pourrais-tu me lire ce que tu écris ? » Le poète devine qu’il ne sait pas lire. Chaque jour il lui fait la lecture. Chaque matin le geôlier est pressé de partir au travail. Chaque jour il reste un peu plus longtemps. Sans instruction, il admire cet art de l’écriture. Il devient le meilleur public du poète, cette présence humaine tant attendue. Ils unissent leur solitude. Le poète lui apprend le goût de la lecture, la poésie, l’Histoire. Finies les frustrations, le passé douloureux, le pêcheur retrouve ce qu’il ressentait en navigant, l’immensité devant lui, pour lui. Le poète oublie ses douleurs, sa solitude. Les murs de la prison s’écroulent.

Le temps s’écoule presque paisiblement.

Un jour le poète demande à son ami une deuxième faveur : « Je vais te remettre une liasse de feuillets, tous mes poèmes depuis que je suis prisonnier ici. C’est précieux, je n’ai pas de double évidemment ! Prends-les. Voici l’adresse de deux amis. Retrouve-les et donne-leur ce message. Ils se chargeront de les publier ».

L’OBSTACLE

Le geôlier prend les précieux feuillets et promet de mener à bien sa mission. Rentré chez lui, en cachette de sa femme il essaie de déchiffrer ces signes qui lui restent mystérieux. Tout à coup il est renvoyé à son infériorité, son infirmité. Il ne sait ni lire, ni écrire. Il se sent misérable, d’autant plus qu’il a cru s’élever, toucher du doigt le domaine interdit. Prisonnier de son origine et de son histoire il s’assombrit. Il envie ces pouvoirs qui lui ont été refusés. Une sorte de dépit l’envahit mêlée à la mauvaise conscience. Il se penche sur lui-même et réalise qu’il maintient enfermé le meilleur des hommes. Il n’est qu’un jouet entre les mains des autorités, un mercenaire, un homme de main.

Si demain il devient le complice du poète, à son tour il sera arrêté, enfermé, emprisonné, torturé. Les récits du poète lui reviennent à la mémoire. Faut-il trahir l’amitié ou la servir à ses risques et périls ?

Pendant des jours il se torture, ne sachant que faire.

Un soir, il jette les poèmes à la mer et plonge ensuite dans les flots pour ne plus jamais revenir.

Dominique Pierre


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