Sans titre

barques

Ce matin, une fois encore l’eau n’avait pas coulé du robinet. Il avait perdu l’habitude. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas mis les pieds à Essaouira. Ses grands-parents Abdel et Nora étaient devenus bien vieux. Il avait voulu passer du temps avec eux, se laisser reprendre par les doux moments des vacances passées dans leur petite maison au cœur de la médina.

Arrivé en avion deux jours plus tôt, cette fois en tant que voyageur par cette compagnie qui l’emploie maintenant comme steward, il avait été envahi par ses souvenirs d’enfance, mélange de douceur et de douleur.

Mercredi était le jour du souk à Ida Ogourt. Il avait eu envie de retrouver les senteurs et les couleurs du petit village berbère. Il en profiterait pour savourer du potiron variqueux, des tomates et des mandarines. Il avait trouvé ses grands-parents très fatigués et choqué par leur manque d’énergie, il marchait, indifférent au brouhaha et aux braiements des ânes, saisi par une peur panique de les voir pour la dernière fois. Sa grand-mère cuisinait toujours à merveille et de retour à la maison après le traditionnel tajine à la viande de chèvre, il avait laissé Abdel et Nora se reposer. Après avoir fait la vaisselle tant bien que mal avec le peu d’eau qui avait coulé du robinet, Néel reprit le chemin du port. Toujours dans ses pensées et sans trop bien savoir comment il se retrouva dans le passage couvert de bois de thuya qui abritait la maison familiale de son ami d’enfance Sofiane. De probables réparations avaient donné à la façade une allure plus belle que dans ses souvenirs. Une vague d’émotions lui fit baisser la tête, inattentif aux hommes qui arrivaient en vélo et qui le klaxonnaient avec impatience.

portraits

Lorsqu’ il dirigea son regard vers la plus haute fenêtre de la façade, le visage de Sofiane lui souriant le fit totalement basculer. Le même sourire, la même douceur dans le regard ; seules quelques ridules aux coins des yeux, les joues plus creuses et un front un peu plus dégarni, témoignaient du passage du temps sur ce beau visage. Il sembla à Néel qu’en un éclair, tous les efforts qu’il avait si ardemment déployés pour nier la vérité furent anéantis. La force des sentiments éprouvés jadis et si habilement refoulés, lui revint avec une telle brutalité qu’il fut sur le point de fuir en courant

Mais déjà Sofiane l’appelait :

« Mon ami ! C’est bien toi ? Depuis tout ce temps… »

Comme dans un film en accéléré, Néel vit défiler toutes les images d’un bonheur perdu, d’un temps où il avait pu s’abandonner à la joie simple d’être avec Sofiane, le temps des vacances, balades dans le souk main dans la main. Ici, à Essaouira ces gestes n’attiraient pas l’attention. Souvent Sadia, la sœur de son ami l’accompagnait. Elle avait un an de moins qu’eux et était aussi espiègle que jolie. Survint une chose qui les bouleversa et qui eut sur Néel une grande répercussion.

L’interrompant dans ses réflexions la voix de Sofiane se fit plus pressante

« Ne pars pas mon ami ! Je ne te laisserai pas t’échapper une fois de plus ! » dit-il en riant

Néel se sentit pris au piège à la fois plein de joie et de remords mais aussi d’amertume

« Tu allais vers le port ? Attends-moi là-bas, là où on s’asseyait pour regarder les barques bleues. Je dois accompagner mon fils chez le barbier. J’en ai pour une heure. Attends-moi là-bas mon ami !»

Obéissant à sa demande et étonné de l’être, Néel acquiesça d’un hochement de tête, incapable de plus et se dirigea lentement vers le port

L’odeur forte de sel et celle des poissons, les musiques métalliques des marteaux sur les coques de bateaux, la mer bleue de barques mouvantes, les nuages de mouettes à l’affût de quelque nourriture, toute cette fébrile activité autour de la pêche, l’amenèrent aussitôt quinze ans plus tôt…

Assis sur le tas de filets de pêche le regard absorbé par le va et vient des barques bleues d’Essaouira si particulières dans leur danse menée au gré du courant, Néel pour la première fois sûrement trouva le courage de remonter le temps.

« Quand est-ce que je l’ai vu pour la dernière fois déjà ? Je me rappelle que je voulais qu’il devienne mon ami et j’étais sûr que ça allait arriver. Je le trouvais bizarre, comme s’il venait d’un autre monde. Il m’a ému instantanément. J’étais émerveillé et attiré par ce visage. Les sentiments que j’éprouvais alors étaient confus et je ne savais mettre les mots sur l’émoi que je ressentais.

Au stade de cette rencontre, nulle idée de faute ne pouvait me traverser. J’étais émerveillé, tout simplement, sans aucune angoisse qui ne vint entacher cet élan vers Sofiane »

Perdu dans ses pensées, Néel n’avait pas remarqué le regard un peu hostile d’un pêcheur qui s’affairait à côté de lui à préparer les appâts. C’est vrai qu’il avait l’air d’un étranger, un touriste suffisamment riche pour avoir fait le voyage jusqu’ici. Toute son apparence reflétait l’aisance matérielle. Il gagnait bien sa vie en tant que steward et il n’aimait non pas le luxe mais le raffiné. Cet aspect de lui l’éloignait encore davantage de Sofiane. Il ignorait de quelle façon celui-ci avait mené sa barque depuis leur dernière rencontre. L’apparence extérieure de sa maison quoique rénovée laissait entrevoir de modestes moyens. Il se sentit d’un seul coup mal à l’aise. Il ressentait pourtant de la sympathie pour ce pays, pour cette ville dans laquelle il avait gambadé tant de fois. Il avait peur de l’affrontement avec Sofiane et eut honte de lui.

Il avait fui cette amitié comme un lâche sans donner aucune explication. Il n’avait pensé qu’à lui et à la peur de ce que ce lien avait révélé. Mais qu’est-ce que ça avait changé à sa vie ? Inutile de se cacher la vérité. Depuis il avait bien eu des aventures mais personne n’avait su éveiller d’émoi en lui. Il allait souvent au hammam de son quartier parisien du 18ème ; il y trouvait de quoi s’encanailler, rien de plus.

S’il avait cherché à s’enfuir, c’est qu’il avait compris que Sofiane l’aimait comme un frère, oui, comme un frère….et c’était bien ça le problème.

Il avait voulu éviter de souffrir, sans se préoccuper du mal qu’il pourrait faire à cet ami qui ne pouvait pas comprendre mais qui, toujours aussi généreux, l’accueillait encore une fois avec le même sourire et la même gentillesse.

Pourrait-il lui expliquer enfin ce qui avait entraîné ce long éloignement ; arriverait-il à le faire et surtout devait-il le faire ?

Un faucon d’Eléonore passa au-dessus de lui, profitant des courants aériens, se baladant au gré du vent.

Lui aussi se baladait souvent dans les airs ; les hôtesses le dorlotaient ; il est vrai que son profil en attirait plus d’une. Il avait bien un peu flirté avec deux d’entre elles. Il avait cherché désespérément du plaisir à le faire. En vain. C’est un Sofiane très amaigri qui, l’attrapant par le cou, le tira de ses réflexions. Une heure avant, il n’avait entrevu que son visage à la fenêtre, certes les joues plus creuses mais là… le choc fut de taille. Il avançait péniblement, comme s’il luttait contre une force invisible. Ses bras nus ressemblaient à de longues branches noueuses et ridées. Le dessin de ses côtes se laissait deviner sous son tee-shirt trop grand. Ses habits semblaient ne pas lui appartenir. Malgré tout, ses yeux riaient toujours traduisant la joie que ces retrouvailles semblaient lui donner.

«  Mon ami je suis heureux que tu sois là, je pensais ne jamais te revoir. »

Comme semblant devoir trouver une excuse à ce qu’il considérait être une intrusion dans la vie de son ami, Neel expliqua qu’il était venu à Essaouira pour voir ses grands-parents, avant qu’il ne soit trop tard. Le silence s’installa entre eux, gênant… s’ils parlaient inévitablement il faudrait aller plus loin ; il y avait trop de questions sans réponse, trop de non-dits.

Neel lui tendit la main n’osant le regarder en face de peur que l’un ou l’autre ou les deux peut-être ne se mettent à pleurer. Ce sut Sofiane qui rompit le silence : « Pourquoi tu ne m’as pas écrit, toi qui était toujours si soucieux de ne pas faire de peine ? As-tu des ennuis mon ami ?

– J’ai fui parce que je suis un lâche parce que j’ai peur de souffrir.

– Je ne comprends pas, ça ne veut rien dire, je ne dois pas être à la hauteur de tes idées sur l’amitié. Es-tu marié ? Des enfants ?

Neel ressentit une pointe de reproche dans ses propos « je vis seul à Paris ». Comment eux qui avaient été si proches et si liés en étaient-t-ils arrivés à se questionner sur des banalités. Ils ne savaient plus rien l’un de l’autre. La vie est bien étrange, se dit-il. On croit être lié à jamais à quelqu’un, être en osmose avec lui pour finalement devenir des étrangers. « je vis seul à Paris, poursuivit-il, parce que j’ai choisi cette vie. Tu sais je travaille dans le ciel, je suis steward… je ne suis pas disponible pour une vie de famille »

Une soudaine odeur de poisson portée par le vent fit pâlir encore plus le visage de Sofiane

– Écoute-moi Néel ! je ne pensais pas au mariage, je n’en avais pas le goût…mes parents, mes frères, ma sœur Sadia, celle que tu as bien connue, ne comprenaient pas. Ils me disaient « c’est la loi du monde que de vivre en couple, faire des enfants, assurer la descendance » Je me disais que je devais être étranger au monde ou bien que ce monde était peut-être privé de sens. Tu m’as dit avoir fui parce que tu avais peur de souffrir ?

– Excuse-moi, je ne peux pas te répondre, je ne peux pas t’expliquer, je n’aurais pas dû revenir ici… mais mes grands-parents et les circonstances font que je me retrouve assis là, avec toi, alors que je voudrais être ailleurs. Qu’est-ce que je fais là ? sache juste que tant que je serai vivant je penserai à toi »

Tous deux avaient compris. Mais les chemins du bonheur étaient ardus et le problème insoluble. Aucun d’eux n’aurait dit les mots et le soleil s’était déjà éteint.

Après les adieux Sofiane retourna dans la maison de l’impasse. La violence des images de sa vie à venir n’arrangeraient en rien sa dépression chronique, son mal de vivre. Tout l’or du ciel ne pourrait lui apporter la joie

Néel dans la folie d’une colère contre elle-même fit ses adieux à Nora et Abdel et partit rejoindre le ciel

Brigitte Clarysse

Brigitte


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s