La boue et la lumière

Louis Mompelat se réveilla avant l’aube. Il restait convaincu que presque toutes les femmes de la planète avaient épousé un homme qui ne leur convenait pas. Désormais, la pratique de l’analyse des rêves lui donnait les pistes nécessaires pour lire sa vie.

Comme tous les matins, il prit sur le chevet son journal relié et son stylo fétiche offert par les collègues de la brigade pour son dernier poisson d’avril de naissance.

Papier, stylo s’éloignèrent : il foulait à nouveau le souk d’Ogourd …

Arrivé à dos d’âne, paré d’une djellaba immaculée, il était guidé par un jeune enfant très beau. Que faisait-il dans ce pays inconnu qui le ramenait à des gravures naïves rapportées du Maroc ? Tout le heurtait, le vent, le sable soulevé qui le souillait et les hommes affairés. Cette pauvreté, ce dénuement l’insupportaient. L’odeur de sang des quartiers de viande lui donnaient des spasmes. Des chats faméliques mendiaient. Il adorait les félins, les beaux, les persans, mais pas les squelettes poilus qui s’accrochaient à ses babouches.

Il cherchait du « beau » dans ce lieu dévasté et ce n’était pas l’étal de bidons en plastique bariolés trésors de pacotilles, qui l’accrochait.

Il y avait bien son jeune guide muet mais pas de femmes.

Les hommes, nombreux, en groupe, l’agressaient par leur tenue peu soignée même si, au hasard, il tombait sur un individu racé qui lui rappelait son rang.

Même les couleurs variées et franches des fruits et légumes du marché, déposées à même le sol, grouillaient de mouches. Il avait peur des mouches porteuses de maladie. Il haïssait la religiosité, le bénévolat et la charité. Sa présence réglait une dette imaginaire, une réparation qu’il pensait avoir contractée vis-à-vis de la classe des pauvres, pour ne pas être né dans ses rangs.

Il poursuivait sa croisade et se voyait dans les ruelles de la médina d’Essaouira. Ses lectures lui rappelaient la présence et la richesse des juifs, l’histoire expliquait la synagogue jouxtant la mosquée. Le monde des artisans, des manuels, l’interpellait.

Puis le choc, une ruelle merveilleuse d’harmonie, de couleurs, de forme. Sous le passage voûté une tache de lumière aveuglante. Débouchant à droite, derrière un trio masculin affairé, ELLE !

Oui, pas la mère, pas la femme, MA CONQUÊTE.

Réveil en pleurs.

Louis s’assit sur le bord du lit et laissa le désespoir l’envahir. Les sanglots le secouaient, les larmes inondaient son visage, sa respiration se précipitait : le barrage des sentiments cédait. Un temps qui lui parut infini passa. Épuisé il se laissa couler et atteignit le calme. Inspiration, expiration, inspiration, expiration régulières le rassurèrent. Il était vivant. Mais pour quelle vie ?

Il fut saisi par l’urgence de bâtir un plan d’action. Pour l’avenir. Il se sentait abandonné par son analyste en voyage. Paniqué par cette absence il avait souhaité être introduit auprès d’un confrère. Mais la réponse négative et justifiée par les années de pratique et la nécessaire rupture l’obligeaient à puiser dans ses propres ressources.

Il se souvint de la dernière séance. Elle se clôturait par l’injonction «  consentez à habiter ailleurs, à penser ailleurs, à aimer ailleurs ! »

Son regard se posa sur le ventre rebondi et la tache de naissance. « Bon ! Mon gros Louis il serait temps de te prendre en main, tu es à la moitié de ta vie ! Cette carte de l’Afrique inscrite dans ta chair, c’est ton guide ! Arrête de te cacher ! Deviens : Toi ! Non je n’irai pas à Vichy cette année, je ne parlerai pas à maman pour le lui dire. Un SMS suffira. Pas sa voix. Non pas sa voix. Reste sur ta nouvelle ligne, te fais pas bouffer ! »

Tout s’éclairait. Il partira à Essaouira pour vivre l’appel de son rêve

Il prit un congé sans solde auprès de son chef qui lui délivra le sésame sans restriction. Cet homme d’un mètre quarante-cinq était un grand chef ! Il le questionna sur la destination : pourquoi le port d’Essaouira ? Louis se justifia en racontant l’origine de la fortune de ses ancêtres, marchands d’esclaves et sur l’urgence personnelle qu’il vivait, mais rien sur son rêve. Il n’était qu’à lui.

Le 9 octobre à 10h heure locale, il passa la Grand place, se dirigea vers le port et s’assit, tous les sens en éveil. Il fixait, nez vers la mer, le ballet des barques bleues de pêcheurs rangées méthodiquement. Son corps entier accompagnait le mouvement de berceuse et il se mit à chanter bateau sur l’eau la rivière… duerme, duerme negrito que tu mama esta en el campo…

Combien d’années sans pouvoir chanter ? J’ai oublié mais je peux fredonner avec plaisir les chansons que tu me chantais maman.

Des hommes solidaires dans la tâche s’affairaient autour des coques des navires pour leur redonner une jeunesse. « Je suis bien ! En paix, ouvert au monde ». Un pêcheur s’assit à ses côtés. Louis s’étonna de se laisser toucher. Cet homme simple, usé, lui raconta le port. L’île pourpre, l’ancienne prison Mogador, les pirates portugais et espagnols, la pêche qui succède au commerce. Louis comme un enfant fixait sa bouche pour recevoir au plus près les histoires. Lui solitaire se sentait proche du conteur qui dégageait une douceur faite de confiance et d’espoir. Abdoul posa sa main calleuse sur le dos de sa propre main fine et manucurée. Une cour de chats les entourait, des mâles, des femelles, des chatons. Louis régnait sur ce royaume de sujets confiants et paisibles. Son nouvel ami le questionna. « T’es déjà venu ici ? »

Silence qui s’éternise sans que le pêcheur ne s’impatiente. Un faible filet de voix sortit de la gorge nouée de Louis. «  Oui, je suis déjà venu. Il y a vingt ans. Je n’étais pas seul. A toi Abdoul je vais raconter

Éléonore et moi dévorions du poisson acheté au marché. Nous avancions main dans la main. Notre amour si fort et nouveau éclatait dans ce pays, sous le regard des marocains, témoins de notre union. On profitait de l’instant, tout était propice pour nous toucher, nous regarder, échanger. Je savais parler à cette époque ! Éléonore réclamait régulièrement l’histoire de St Jean Bouche d’or et admirait maman d’avoir si bien choisi mon surnom. Je la revois dans cette calèche protégée par son magnifique chapeau de paille, au retour du hammam. Collée à moi, elle se cachait du cocher qui l’effrayait par son visage de maure et les coups qu’il portait à la monture. Pour moi il était Eros garant d’un amour éternel.

Je stoppai mon récit, gêné d’avoir abusé de l’attention du pêcheur. Je m’en excusai et lui demandai s’il comprenait suffisamment le français. Il rétorqua « pas grave ! Continue ! Parle à toi ! » Il me revint la déambulation dans la poussière et la chaleur du marché à la ferraille grouillant de monde. Elle se tordait les chevilles qu’elle avait si fines, chaussée d’escarpins peu adaptés. Je la fis rire en lui proposant d’acheter des chaussures confortables déjà portées, si peu chères, aux vendeurs accroupis. Après une marche pénible, nous arrivâmes au bord de l’océan. L’emplacement surplombait à la fois les vagues impétueuses et la décharge de fin de civilisation. Nous étions au bout du monde dans la lumière de la boue. Louis fit une pause. Une pression bienveillante sur sa main l’encouragea puis Abdoul conta.

« Mon fils Bilal, il avait vingt ans, il est parti en mer avec Zakaria, ils sont pas revenus. Pour moi, toujours les autres qui meurent. Dieu a décidé que la mer les prenne et que je pleure. Que Dieu garde son âme »

Louis se leva, se détourna et vomit tous ces temps barbares de la moitié de sa vie. Les mains sur les oreilles, les yeux fermés il revivait le bruit de la compression des tôles et l’aveuglement brutal. Un instant il conduisait soûl de bonheur et d’absinthe, l’instant d’après il fut condamné à une lourde peine. Il regarda le diable en face.

Et là sur le port d’Essaouira, sur l’épaule de son compagnon pêcheur, mi père aimant qu’il n’a jamais eu, mi frère qui n’est jamais né, l’insoluble problème de vingt ans de silence et de culpabilité tomba. Éléonore ! murmura-t-il

Nel Young


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