Eliacin, fils de

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I

Ce fut d’abord une pierre qui tomba à un mètre de son pied. Puis un rire. Eliacin leva les yeux il eut juste le temps d’apercevoir la manche d’une robe orangée brillant au-dessus du café berbère. Il était encore tôt. Le souk commençait à peine dans un brouhaha de braiments d’ânes, de cris désespérés de chèvres, de voix rocailleuses et de moteurs pétaradant. Ils avaient dépassé sur la route une longue file d’ânes surchargés, de vieilles camionnettes pleines à craquer de chèvres, de bottes de paille ou de grenades archi mûres laissant échapper leurs graines translucides. Les barbiers montaient leur tente, installaient les antiques fauteuils de coiffeur devant les miroirs ébréchés. Eliacin se demanda un moment s’il n’allait pas confier à l’un d’eux sa barbe de quinze jours. Un enfant qui portait un plateau de verres avec une théière fumante le dévisagea avec curiosité. Un âne sur lequel était juché un très vieil homme auréolé de cheveux orange le bouscula.

Et puis non ! Il était plus raisonnable d’attendre là. Installé devant un verre de thé à la menthe posé sur une petite table branlante, il pouvait surveiller les allées et venues sur la route. Où étaient-ils tous passés ? Pourquoi ne pouvait-on tenir les horaires ? Ils étaient attendus par le conseil des sages pour se faire expliquer le système d’irrigation dans cette région aride… Leurs hôtes avaient certainement des affaires à traiter, surtout le jour du marché ! Fallait pas abuser !

Il commençait à se jurer à lui-même

que c’était son dernier voyage en groupe,

quand un autre caillou

roula devant lui dans la poussière…

blanc,

peint

de délicates lignes

pourpres.

II

DSC06120  Cette fois Eliacin vit la main : fine, couverte de tatouages dont les doigts déformés par l’arthrose semblaient esquisser une danse. Un rire, comme tout à l’heure, accompagné d’un tintement de bracelets.

Il ramassa la pierre, la tourna entre ses doigts : un galet lisse et luisant parcouru de veines de quartz d’un rouge sang. Il hésita. Continuer à attendre ses compagnons devant le café maure ? Céder à la curiosité ?

Le café maure était installé au rez-de-chaussée d’une maison délabrée de deux étages surmontés d’une terrasse. On y accédait par une petite porte bleue coincée entre le café et une minuscule échoppe de cordonnier. Sur les fils de fer tendus à une fenêtre du premier étage séchaient des chaussettes et un pantalon de tout-petit enfant. Une musique composée de sonnailles, de tambourins et de flûtes s’en échappait.

Et soudain,

dominant la mélopée,

les voix d’une violente dispute,

un cri,

un choc,

plus rien.

Eliacin s’élança alors, s’engouffra dans le couloir sombre, grimpa quatre à quatre l’escalier étroit et très raide jusqu’à la terrasse inondée de soleil. Dans un coin, une femme était accroupie, enveloppée d’une étoffe d’un blanc immaculé. On ne voyait que ses yeux très noirs, maquillés au khôl. Eliacin remarqua un petit tatouage de lignes entrelacées entre les sourcils. La musique s’était tue. La maison était maintenant silencieuse, comme désertée par ses habitants.

– C’est vous qui avez crié ? Vous vous êtes fait mal ?

La femme ne répondit pas, immobile. Eliacin se sentit un peu idiot et se préparait à redescendre en espérant ne pas rencontrer un habitant de la maison qui lui demanderait ce qu’il faisait là.

-Non ! Reste, Lili, il faut que je te parle !

Lili ! Elle l’avait appelé par son surnom, le surnom qu’il traînait depuis sa toute petite enfance, datant de l’époque où dire Eliacin était trop difficile pour lui.

-On se connaît ? Qui êtes-vous ?

Elle lui fit signe de s’approcher.

– C’est vous qui avez lancé ce galet ?

-Tu ne l’as pas reconnu ? c’est pourtant toi qui me l’as donné… mais tu étais encore bien petit.

La femme s’exprimait d’une voix un peu chevrotante, dans un français parfait.

-Et Sarah ? Comment va-t-elle ?

Sarah … Eliacin ne comprit pas ce que sa sœur aînée venait faire dans l’histoire… Puis il se souvint que c’était elle qui avait insisté pour qu’il participe à ce voyage dans le Sud marocain organisé par une association de tourisme solidaire dans laquelle elle occupait un emploi de secrétariat. Elle lui avait dit « avec toi, on atteint le nombre minimum. Sinon on devra annuler ».

Résigné

à

l’extraordinaire,

il s’assit

et

elle raconta.

III

DSC06122La vieille femme parlait d’une voix douce, ponctuant de temps en temps son récit d’un « tu ne te souviens pas ? »

-Je suis Lallah Fatima. C’est moi qui me suis occupée de toi depuis ta naissance … jusqu’à … jusqu’à ce que tu nous quittes.

-Nous ?

-Ta famille d’Ida Ougourd. C’est ma fille aînée qui t’a donné la vie. Et ton père ? non pas Monsieur Fabre, l’autre, ton père de naissance, Aïssa Labbadi. Il est mort… en France, paix à son âme… Sur un chantier, il était ouvrier plaquiste. Il est tombé d’un échafaudage… Enfin je crois … On n’a pas bien su ce qui s’était passé… C’est Monsieur Fabre, oui Jacquelin, avec sa femme Rachel, qui est venu nous l’annoncer. Alors Zineb elle a perdu la tête… Tu comprends, on n’avait plus rien. C’est Aïssa qui nous faisait vivre, il envoyait l’argent de France. Un jour avec Jacquelin on parlait comme ça… Il a dit «  eh oui, j’ai trois filles ! Pas de garçon. Et Rachel ne peut plus avoir d’enfant. C’est triste ». Zineb ta mère t’a pris dans ses bras et elle a dit «  moi je ne peux pas l’élever s’il reste ici, il sera toujours malheureux. On n’a pas l’argent pour le nourrir, pour les études ! Prenez-le, emmenez-le en France. Un jour on lui dira ce qu’il s’est passé. » On ne t’a rien dit ? Jamais ? Tu demanderas à Sarah, si tu n’oses pas en parler à tes parents… Oui… ce sont tes parents… Je suis fatiguée maintenant. Reviens demain…

Non… ne pose pas de questions …

Reviens demain.

Eliacin descendit les marches une à une, assommé par ce que venait de lui révéler Lallah Fatima. Il murmura à plusieurs reprises « Incroyable… C’est pas possible, pas possible… qu’est-ce que c’est que cette histoire… »

Ses compagnons de voyage l’attendaient à côté du minibus, s’apprêtant à le taquiner sur son retard à coup de suppositions pleines de sous-entendus. La mine sombre d’Eliacin les arrêta tout de suite. Le groupe avait fait sans lui la visite, le patron du café maure ayant informé le responsable de l’entretien entre Lallah Fatima et Eliacin.

Il se jeta dans le véhicule et durant le trajet vers Essaouira, le visage tourné vers la vitre, il regarda sans le voir le morne paysage désertique qui défilait.

« J’y crois pas, mais j’y crois pas ! C’est une blague ! Non ! Je ne connais personne capable de monter un truc pareil ! C’est une vieille folle… Pourquoi je suis resté pour l’écouter ? Et si tout simplement elle voulait me soutirer de l’argent ? … Non plus… Elle ne m’aurait pas laissé repartir comme ça… Enfin « ils » ne m’auraient pas laissé… Forcément, elle n’était pas seule dans la maison, je n’ai pas rêvé quand j’ai entendu crier… »

Il secoua la tête, poussa un soupir. Le conducteur du minibus qui le surveillait dans le rétro lui demanda :

-Ça va Lili ?

-Mais c’est une manie aujourd’hui, vous vous êtes donnés le mot pour ressusciter ce surnom ridicule !

Son voisin protesta :

-Ça va ! ça va ! C’est toi qui nous as dit qu’on pouvait t’appeler comme ça.

Eliacin haussa les épaules et retourna à ses pensées.

« Et d’ailleurs … d’où vient ce prénom ? Quel était mon nom avant ? Et voilà, ça y est … je commence à y croire à cet avant. »

Déjà la route entamait un long virage de descente vers Essaouira, les remparts de la vieille médina se dessinaient contre le couchant.

« J’appelle Sarah en arrivant à l’hôtel, voilà c’est tout… Elle va rire, me dire d’oublier tout ça, que c’était juste pour pimenter un peu ce voyage trop sérieux, que papa, maman, Anna et Camille m’embrassent et puis c’est tout. »

Il passa la main sur son visage, sourit aimablement à sa jeune voisine blonde. « Vivement qu’on arrive… je me taperais bien une bonne Casablanca bien fraîche ! »

Mais au téléphone avec Sarah, ça ne se passa pas comme il le prévoyait. La voix lointaine de sa sœur aînée lui enjoignait de retourner voir Lallah Fatima. Et elle ajouta « papa et maman arrivent après-demain à Essaouira par l’avion de dix heures. Je t’embrasse je n’ai plus d’unités. »

IV

DSC06121L’appel à la prière du matin tira Eliacin d’un sommeil chaotique. La nuit était encore noire, les étoiles scintillaient d’un éclat métallique, la lune n’était qu’un liseré blanc et froid. Le monde était endormi… Lui, très réveillé décida d’aller courir le long de la plage. L’hôtel dans lequel le groupe était logé occupait un ancien palais bâti autrefois par un marchand d’esclaves juste derrière les remparts de la médina. Le gardien le salua et ouvrit la lourde porte bleue ornée de clous mangés par la rouille. Devant le hammam, un peu plus loin dans la ruelle, une vieille femme qui balayait le seuil leva la tête sur son passage. Une brise fraîche le saisit dès qu’il eut franchi les remparts. Il commença à courir sur le trottoir aux pavés usés inégaux. Des chats maigres se poursuivaient en poussant des miaulements hargneux, un gobelet de plastique tourbillonna puis s’enfuit sur la plage. Eliacin le suivit, abandonnant la lueur des lampadaires.

Le jour se levait doucement. Il se retourna pour mesurer la distance qu’il venait de parcourir. « Il faut rentrer à l’heure pour le petit déj’ et il faut que j’aie le temps de discuter avec Edouard ». Edouard était l’accompagnateur français du groupe, petit homme jovial pour lequel rien n’était jamais ni compliqué, ni difficile. Eliacin, qui commençait à transpirer, s’arrêta, fit quelques flexions puis repartit en veillant à sa respiration. Edouard était installé dans le petit salon devant son cahier de comptes. Le séjour du groupe était terminé : c’était le vol qui amènerait Jacquelin et Rachel Fabre en fin de matinée qui les emporterait vers Paris.

-Edouard … Je voudrais revenir aujourd’hui à Ida Ougourd. C’est gênant pour ce que tu as préparé ?

-Non… Y a pas de problème. Tu sais bien… C’est ma devise ! Tu vas rater un grand moment : la visite du port avec les bonnes histoires de tonton Abdul ! Mais Caroline va filmer et tu sauras tout sur le roi noir, les Phéniciens et les Carthaginiens…

-Les qui ?

-Laisse tomber je vais t’appeler un taxi. Eliacin… Sarah m’a un peu parlé de ton histoire. Alors je te dis bonne chance… Tout se passera bien »

En montant dans le taxi, Eliacin esquissa un ricanement

« 30 ans,

un divorce

et apprendre

que tes parents ne sont pas tes parents,

ça, c’est fort ! »

V

DSC06123    Lallah Fatima l’attendait sur la terrasse, assise en tailleur devant une petite table ronde sur laquelle étaient disposés deux minuscules verres fleuris, une théière et une assiette de gâteaux.

Elle avait rejeté son voile sur les épaules. Son sourire montrait une dentition plus-que-parfaite et faisait naître un réseau de fines rides sur son visage allongé. Le tatouage qu’il avait déjà aperçu au-dessus du nez droit se poursuivait sur le menton.

-Ça va, Lili ? Je continue à t’appeler comme ça ?

Eliacin hocha la tête, s’assit sur un signe de la vieille femme. Il osa la question qui lui brûlait les lèvres.

-Ma mère ? Je veux dire… celle qui m’a fait naître…

-Patience mon garçon… je vais t’en parler… pas tout de suite…

Le jeune homme s’étonna du français parfait dans lequel elle s’exprimait.

J’ai fait la cuisine chez des Français… Non… Pas chez les Fabre. Après la mort d’Aïssa et ton… (elle hésite un peu) départ, Zineb, elle n’a pas tenu le coup… elle était comme un légume, la pauvre. Alors elle est restée à la maison et c’est moi qui ai cherché du travail. Tu as apporté le caillou ?

Eliacin le posa sur la table. Lallah Fatima le saisit, le caressa, puis le reposa.

-Tu me l’as donné le jour de ton départ. Tu l’avais trouvé sous le laurier rose et tu as dit « c’est pour toi Lallah ». C’est toi qui m’as donné ce surnom, tu ne te souviens pas…

Elle soupira.

-Les papiers pour l’adoption ça a été rapide. Jacquelin Fabre, il connaissait comment il faut faire…

-Et j’avais quel âge ?

-Je crois… Vers deux ans…. Je ne sais pas… Peut-être un peu plus…. Tu marchais, tu me suivais partout, tu parlais tout le temps, je t’appelais Radio Houcine…

-… Mon prénom, c’était Houcine ? Mais alors… Je parlais berbère ?

Eliacin était en plein irréalité. Cette vieille dame à la voix douce, aux poignets chargés de bracelets lui déroulait une histoire… Sa propre histoire ? Elle lui disait qu’il l’avait aimée, qu’elle avait été le centre de sa vie de petit enfant… Une enfance qui avait été la sienne et qui pourtant lui était étrangère.

Cependant elle l’appelait Lili, elle parlait de ses parents et c’est Sarah qui lui avait dit de venir écouter ce que Lallah Fatima avait à lui dire.

-Et toi, Lili ? Je sais peu de chose sur toi, Sarah m’a dit…

Qu’est-ce que Sarah avait raconté ? Son divorce compliqué ? Ses deux enfants qu’il ne voyait jamais ? Son boulot d’ingénieur commercial ? Son goût pour l’art du Moyen-Orient ?

-Je sais que tu aimes travailler le bois… Comme ton grand-père maternel, mon mari, que Dieu le garde. Il faisait des meubles en thuya, une merveille ! Avec les… Comment on dit… Les dessins en citronniers et en coquillages… Les…

-Les incrustations…

-Oui, c’est ça.

Eliacin reprit :

-Tu as eu des enfants ? Ma mère…

-Ta mère, on en parlera plus tard… Je n’ai eu qu’elle comme enfant. Mon mari voulait aussi des garçons, c’est obligé ici… Je ne pouvais plus avoir d’enfant, alors il a décidé de prendre une autre femme, alors je suis parti avec ma fille, alors…

Elle se tut soudain, les yeux brillants de larmes.

Eliacin saisit le petit galet, le tourna entre ses doigts. Les veines de quartz se croisaient en un fin quadrillage traversé parfois par d’une diagonale, comme une balafre. Eliacin pensa à une cicatrice qui se fermait.

Mais soudain, dans le calme de la matinée, dominant peu à peu les couinements de la musique arabe qui s’échappait du café maure, une plainte rauque se fit entendre, se dispersa en cris aigus, se finit en sanglots étouffés.

VI

Derrière ses paupières closes, Rachel sentit, au changement de régime des moteurs, que l’avion se préparait à atterrir. Elle vit le soleil qui s’éteignait dans de gros nuages sombres bouillonnant à l’horizon. Son livre, « le maître de la Mitidja », énorme pavé bleu, avait glissé dans l’allée.

Deux enfants pleuraient quelques rangées de sièges derrière eux. Jacquelin agacé se redressa. « Faites-les taire ! » grogna-t-il. Puis il se tourna vers sa femme :

-Ça va chérie, bien dormi ?

-Non… j’ai dans la tête le tam-tam de Jonathan…

-Quoi ?

-Tu ne te souviens pas ? le jour où Sarah nous a entendus évoquer l’arrivée d’Eliacin dans notre famille, le jour où elle s’est tellement fâchée après nous… à la fête du cousin Jonathan.

-Mais elle avait raison. Là où je pense qu’elle y est allée fort c’est de nous prendre un billet d’avion pour aller revoir la famille du petit. Quand il va voir débarquer les bobines de ses parents adoptifs…

Rachel le reprit aussitôt :

-De ses parents, un point c’est tout !… Jacquelin, on a eu raison de faire ce qu’on a fait, non ? Cette chute terrible du pauvre Aïssa… tout ça à cause du point de jonction mal fixé sur l’échafaudage. Jacquelin, nous étions responsables ! C’était le moins qu’on puisse faire de prendre ce petit avec nous.

Jacquelin répondit en bouclant sa ceinture sur l’injonction de l’hôtesse.

-Ce n’est pas ça que Sarah nous a reproché. C’est de n’avoir jamais rien dit à Lili de sa famille d’Ida Ougourd et de sa mère.

-Oui… Sa mère dont je te rappelle que la cervelle se perd dans les brumes de San Francisco… Et je ne te parle même pas de l’homme sans nom dont cette pauvre Zineb s’était entichée à l’époque.

Après un silence, avec un sourire attendri, Rachel continua :

-Il était si mignon, petit… tu te souviens, quand il nous demandait : « c’était quand hier ?… »

VII

À leur grande surprise, ce n’était pas Eliacin qui les attendait dans la salle des arrivées. Edouard était là, pâle, agité. Il se précipita vers les deux voyageurs et, sans même prendre le temps de les saluer :

-Il y a un souci, j’espère que… Il ne faut pas trop s’inquiéter… Lili a disparu… il a emporté toutes ses affaires, il a juste laissé un galet enveloppé dans ce message.

Et il tendit aux parents stupéfaits un chiffon de papier portant ces mots :

« Tant que je serai vivant… ».

Danielle Fayet

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