Mogador – De la conquête et des hommes

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Ce fut d’abord une pierre qui tomba à un mètre de son pied, il leva la tête vers les arcades et aperçut une ombre qui s’échappait furtivement du toit. Ce matin-là au souk d’Ougourd, en pays berbère, ils avaient été autorisés à s’arrêter pour acheter quelques fruits et des pains chauds. Le capitaine Briand et son détachement de six hommes avaient quitté le régiment, basé à Essaouira, pour une reconnaissance dans les villages environnants. Il était un bourguignon, parlait haut et fort et prenait grand soin de ses hommes.

Avant son service dans l’armée il était instituteur dans un village près de Dijon. Il comprenait ces fils de paysans, recrutés comme lui dans la cavalerie parce qu’ils avaient une connaissance des chevaux et savaient se tenir droits sur leur monture. Aucun d’eux n’avait pensé se retrouver au Maroc contrée lointaine dont ils ignoraient tout.

Leur régiment avait été affecté à la surveillance de ce territoire.

Pour la première fois ils avaient pris le bateau, avaient traversé la méditerranée puis après une longue marche d’un mois, les cavaliers étaient parvenus à cette ville fortifiée et avaient rejoint leur caserne établie derrière les remparts Nord

Simon Lefebvre âgé de 21 ans en 1909, vêtu de l’uniforme bleu et garance de cavalier, le sabre au côté, le col officier remontant haut le long du cou et les boutons à brandebourg soigneusement fermés, le chapeau fièrement porté contre son bras replié avait une belle allure et attirait les regards

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C’est donc précisément à ses pieds que tomba la pierre arrivée d’on ne sait où. Il marchait à la tête du petit groupe d’hommes qui s’étaient dispersés. Décontracté, car se sentant à l’aise et en sécurité, il avait avancé pour observer des drôles de citrouilles à la peau boursoufflée, des grenades qu’il voyait pour la première fois et du raisin noir qui semblait si parfumé

Malgré l’éloignement et l’étrangeté du monde qu’il découvrait, il se sentait proche de ces marchands. Il soupesait les oignons rouges, sentait les épices avec intérêt, tâtait les poivrons et évaluait d’un œil exercé la valeur d’une mule ou la robustesse d’un âne. Il regardait avec curiosité la fabrication des bats et admirait la dextérité du bourrelier. Un araire en bois plutôt plat l’intrigua : il en conclut que la terre était plus pauvre ici et ne devait pas être labourée en profondeur.

Il fut pris d’un étrange sentiment à la fois de supériorité due à son uniforme et à sa fierté patriotique et de proximité presque de familiarité avec ces paysans aux mains calleuses et aux visages burinés qui exerçaient le même labeur que lui

Le souk faisait écho, à la foire aux bestiaux mensuelle de C. et au marché du mercredi où il partait vendre beurre et légumes avec sa charrette à cheval

Il s’avança de plus en plus parmi les étals. Il remarqua des coiffeurs et des guérisseurs qui le firent rire avec les remèdes de pacotille qui rendent les amoureux heureux avec leur femme. Petit à petit il s’éloigna du groupe sans même s’en rendre compte, oubliant sa mission.

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Il pénétra dans une ruelle couverte bordée de carrioles à bras. Une autre pierre tomba à ses pieds. Revenu brusquement à la réalité, il leva les yeux vers les fenêtres barrées de grilles. Il aperçut sur les terrasses une ombre furtive. Instinctivement il posa la main sur le sabre. Il se retourna, constata qu’il était isolé du groupe. Il se redressa, remit son chapeau, tourna les talons et se dirigea d’un pas rapide vers le centre du marché. Il vit son capitaine qui regroupait les hommes. Il arriva à sa hauteur. Il sentit immédiatement une certaine nervosité. Les soldats s’étaient rapprochés les uns des autres et sans un mot cherchaient la sortie pour rejoindre au plus tôt leurs chevaux laissés sous bonne garde à l’entrée du souk.

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Ils marchèrent au pas cadencé derrière leur capitaine, le regard droit devant eux. La parenthèse de familiarité avec ces hommes qui leur ressemblaient tant, prit fin. Ils ne voulurent pas croiser les regards devenus hostiles. Un mouvement de foule convergeait vers eux. Ils accélérèrent le pas. Simon reçut une troisième pierre sur le pied. Ce jet sonna comme un avertissement

Derrière ces paysans et ces marchands il perçut un peuple fier, aguerri par des générations d’hommes qui jamais sans doute ne s’étaient agenouillés devant personne

En se remettant en selle, il comprit que l’incident inaugurerait un changement d’attitude de la troupe envers la population espérant un dialogue de sourds ou une réparation qui risquerait d’entraîner très loin.

Ce fut pourtant ce qui arriva. En rentrant du campement le capitaine Briand fit son rapport au colonel Julien. Celui-ci transmit les informations au consul et avisa immédiatement l’Etat-major à Casablanca. Ordre fut donné de se tenir sur ses gardes en attendant l’arrivée de la troupe du colonel Hangin. Les rebelles du sud marocain progressaient et les caïds locaux étaient prêts à se rallier à eux

Simon cantonné comme les soixante hommes du bataillon près des remparts sentit la pression monter. Un détachement de dix hommes partit vers le port. Ils dépassèrent les installations portuaires avec ses entrepôts abrités derrière la longue digue face aux îles. Il sentit l’odeur familière de l’orge et du maïs, impression fugace qui lui serra le cœur. Sous la porte de pierres sculptées de trois croissants de lune, il remarqua une date 1184 qui l’étonna. Les hommes montèrent à droite sur les fortifications et inspectèrent les canons. Il fallait s’attendre à présent à des attaques et être prêt à riposter. Simon accomplissait son devoir mais fut pris d’un brusque désarroi. Il ne comprenait plus ce qu’il faisait là et redoutait ce qui l’attendait. Il accomplissait son service militaire de deux ans et attendait comme tous les conscrits de rentrer dans ses foyers à la fin de sa période. Le capitaine avait remarqué son habileté et sa discipline et l’avait proposé pour l’expédition au Maroc.

A présent c’était tout autre chose au port de pêche, de sombres pensées s’incrustèrent en lui au rythme des barcasses bleues qui ondulaient devant ses yeux.

« Qu’est-ce que je fais ici loin de chez moi ? Que va-t-il nous arriver ? Le capitaine est visiblement inquiet même s’il a voulu nous rassurer. Je vois bien que l’épisode du souk hier n’est pas bon signe. »

Les barques l’étourdissaient et lui donnaient presque le mal de mer. « Dire que je ne connais même pas Annie la petite fille de mon frère ! Lui est resté près de chez nous pendant son service comme boulanger dans le corps des ouvriers utiles. Moi finalement j’aime trop les chevaux c’est ce qui m’a amené là. Je dirai à Raymond et Roger en rentrant que dans l’infanterie on ne les enverra pas si loin. Que font-ils en ce moment ? J’espère qu’ils ont rentré le blé assez tôt avant les pluies et que la tournée de lait rapporte ce qu’il faut pour la famille. Dans six mois je serai là-bas si tout va bien. »

L’air iodé et les embruns de l’océan l’emmenèrent encore près des falaises de Cauville sur mer son village natal, puis l’appel du capitaine le ramena à la réalité. Les hommes se regroupèrent.

« Tout est en ordre capitaine ! Les canons sont en capacité d’opérer ! dit Alphonse l’artilleur.

Merci soldat ! Nous rentrons au camp ! »

Le détachement redescendit le long de la digue. Leur pas avait changé d’allure et était plus martial que ces derniers jours. La nuit fut terrible car le vent avait soufflé violemment. Au sud, la dune de sable s’était déplacée vers la plage et bouchait en partie la sortie des tentes. Il allait falloir désensabler l’accès à la cantine. Ce vent rendait les hommes nerveux, on disait qu’il rendait fou. Le sable s’insinuait partout et desséchait la bouche. Un bruit s’amplifia dans le campement. Simon vit le capitaine sortir de sa tente la veste à peine boutonnée. Il reconnut l’attaché au consulat qui parlait avec agitation. Le capitaine appela le radio et lui dicta un message pour le colonel. Les hommes s’interrogèrent du regard, anxieux. Très vite ils perçurent des bruits et un mouvement de foule venant de la casbah. Le capitaine sonna le rassemblement.

-Soldats ! dit-il. Un événement grave s’est produit au Grand Hammam ce matin très tôt. Un fidèle d’Abdel Aziz le sultan légitime soutenu par la France et raison de notre présence ici, vient d’être assassiné par son serviteur qui l’a trahi. Il s’est enfui en calèche avec un complice et a disparu. Je viens d’en référer à l’Etat-major. Deux de nos vaisseaux font route pour Mogador ainsi que le régiment à pied du Colonel Mangin

Nous sommes en état d’alerte. Toutes les sorties hors du camp sont interdites. A dix heures revue des armes. Il me faut cinq hommes pour dégager le sable. Rompez ! »

Simon fut le dernier à quitter le lieu de rassemblement.

Cette fois on y était. Le danger était là. Le silence s’était installé dans le camp. Les hommes se regardaient mais ne parlaient pas. Un à un ils vérifiaient leur paquetage et leurs armes. Le sable pouvait les enrailler et au moment crucial leur être fatal. Leurs gestes étaient précis mais fébriles. Ils ne voulaient pas penser à ce qui les attendait, seulement se rappeler ce qu’on leur avait appris : vérifier le barillet, le buttoir, le canon, l’attache de la baïonnette.

L’après-midi les sentinelles postées tous les trente mètres ne signalèrent aucun mouvement anormal.

Les hommes savaient où se poster. Les heures passaient. Sans se concerter, ils sortirent un papier et un crayon et se mirent à écrire à leur famille. Il était interdit de décrire ce qu’ils faisaient mais tous trouvèrent les mots pour parler à ceux qui leur étaient chers. Même Simon, qui ne savait pas bien écrire, assura ses parents et ses frères de toute son affection.

La nuit suivante le clairon sonna le rassemblement pour un départ immédiat. Les chevaux furent scellés en silence et la moitié de la garnison partit vers l’Est pour Bouabout avant Marrakech.

L’avancée de la colonne fut rapide. Il s’agissait de s’assurer de la loyauté de Mohamed Anflouss. Leur arrivée le soir soulagea la troupe. L’accueil fut chaleureux. Le chef de la tribu restait au sultan légitime.

Le soir les hommes se détendirent en écoutant les bendirs et les chants donnés en leur honneur. Simon, pourtant bon cavalier, admira ces hommes qui savaient se tenir en selle, brandir leurs fusils en plein vitesse, se pencher pour ramasser un objet à terre.

Le lendemain ils repartirent pour Mogador. A quelques kilomètres de la ville ils entendirent des détonations et de la fumée s’élevait des remparts. Le colonel stoppa la troupe et envoya deux éclaireurs.

A leur retour, on apprit que la ville venait de faire allégeance au sultan Abdelhafid par l’intermédiaire de la garnison du port qui s’était soulevée contre la police. Le gouverneur venait de s’enfuir. La troupe française, épargnée, s’était réfugiée sur le vaisseau français situé en rade. Il fallait donc envoyer un émissaire auprès des nouvelles autorités pour obtenir l’autorisation de traverser la ville et monter à bord du bateau.

Les hommes bivouaquèrent dans les collines. Au matin la tribu de Mohamed Anflouss surgit de l’intérieur des terres : un messager lui avait appris que le gouverneur de Tanger, Ben Elghazi arrivait sur un bateau français avec sept cents hommes. La fonction de ces troupes changeait le rapport de force et permettait de prendre en tenaille les rebelles.

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Simon sentit un frisson le parcourir. L’issue pacifique entrevue la veille s’envolait. Au lieu d’embarquer sans encombre, il faudrait livrer bataille. C’était comme le dernier joint du condamné. Lui, un cœur simple se sentit fataliste. Autant en emporte le vent se dit-il, il faut partir de ce bourbier. Les colonnes se mirent en marche. Au moment où ils arrivèrent par l’est, les hommes du gouverneur débarquèrent à l’ouest. Surpassés en nombre, les rebelles opposèrent peu de résistance. La bataille tant redoutée n’eut pas lieu, seule une dizaine d’hommes trouva la mort. Les français ne comptèrent aucune perte dans leurs rangs.

A la suite de cette prise de contrôle par les fidèles du Sultan, les vaisseaux et les troupes français assurèrent les positions. La relève des hommes permit à Simon de rentrer en métropole. On était en mars 1912. Le général Lyautey nommé Président Général au Maroc signa avec Abdehafid le Protocole de Fès qui instaura un Protectorat sur le territoire marocain

Simon rentra dans ses foyers libéré de ses obligations militaires. Il se fiança à Louise à la fin de l’année 1913 et en Août 1914 il fut mobilisé ainsi que ses deux frères. Il fit toute la guerre sur le front dans le génie militaire.

Des trois il fut le seul à rentrer en 1919

Josette Emo


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