Claudia s’était réveillée à l’aube convaincue que presque toutes les femmes de la planète avaient épousé un homme qui ne leur convenait pas. Elle la première. Pourtant elle aurait aimé rester aux côtés d’Henri, présence rassurante et passionnante. Mais il en avait décidé autrement. Bêtement, avec ténacité, il avait décrété qu’il serait mieux sans elle, qu’elle serait mieux sans lui. Elle n’avait pas encore tout compris. Cependant elle avait fini par admettre qu’il n’avait pas tout à fait tort, leur différence d’âge aurait sûrement fini par poser problème. Dérangeante pensée qui revenait sans cesse, même après cinq ans, même ici après une nuit agitée passée dans cette modeste maison d’hôte de la médina d’Essaouira.

Puis ce matin un taxi antédiluvien l’avait emportée vers Ida Ogourt où se tenait un souk qu’il  «  fallait visiter ». Elle s’exécutait sans grande conviction. Elle devait jouer le jeu puisqu’elle avait réellement souhaité ce voyage qu’elle imaginait salvateur.

A présent elle errait au hasard  à travers les nombreux étals bigarrés, dans la chaleur et la poussière des chemins.

Elle peinait à se frayer un chemin dans la foule des hommes qui allaient et venaient à pied, lourdement chargés de leurs achats ou juchés sur des ânes qu’ils dirigeaient non sans mal à travers une foule de plus en plus dense. Elle appréciait la couleur des fruits, des légumes, des tissus, l’odeur des multiples herbes aromatiques étalées çà et là, mais elle en eut vite assez et eut envie de revenir vers la mer.

A Essaouira le vent frais lui fit un bien fou. Elle se sentit mieux, presque bien. Elle s’attabla sur le port pour y dévorer un solide petit déjeuner appréciant avec bonheur le pain local. Gonflée d’une soudaine énergie elle décida de s’offrir un agréable moment de shopping au cœur de la médina. Elle prit son temps appréciant avec cette fois ci beaucoup de légèreté les innombrables objets hétéroclites offerts à son regard. Leur diversité et leur caractère parfois insolite la ravissaient. De la pacotille, bien sûr, mais aussi de magnifiques produits d’artisanat local qui la tentaient vraiment. Elle fit quelques achats plaisirs qui conviendraient à son intérieur déjà élégamment décoré. Elle apprécia particulièrement les échoppes où elle pouvait converser avec les artisans : tisserands, travailleurs du cuir, du bois ou de la céramique, admirant leur dextérité et leurs étonnants outils de travail. Elle s’étonna d’apprécier retrouver, à travers tout cela, une part de son enfance, replongée dans cette époque pourtant pas toujours rose mais qui garde un goût particulier de joie intense et de totale insouciance.

Sa déambulation finit par l’entraîner vers des rues plus typiques, à l’architecture plus ancienne, aux portes magnifiquement sculptées. Elle s’enfonça plus en avant, délaissant les boutiques pour traverser des ruelles plus sales où des chats erraient ou dormaient au soleil

Au-delà d’un énième porche elle s’engagea dans une ruelle sombre, d’une saleté repoussante et se demanda pourquoi elle ne retournait pas plutôt vers l’heureuse agitation qui l’avait séduite un peu plus tôt.

Et soudain, au pied d’une porte bleue recouverte de graffitis berbères et arabes, elle le vit, accroupi, recroquevillé sur lui-même le visage enfoui dans ses mains.

Il se balançait d’avant en arrière, vêtu d’un costume gris impeccable, d’une chemise bleu ciel cravatée de noir, il semblait totalement déplacé dans ce décor misérable. Il semblait pleurer, un désespoir palpable émanait de lui, communicatif, terriblement bouleversant.

Elle se baissa vers lui et se mit à l’interroger de façon totalement imprévisible. De quoi se mêlait-elle ? le mieux était de passer son chemin et d’ignorer cette dérangeante apparition.. ce qu’elle ne fit pas. Alors ce fut un dialogue de sourds.

Elle eut beau lui demander ce qu’il lui arrivait, ce qu’il faisait là, pourquoi ce désespoir, par différentes formulations, il répondait inlassablement : « non merci ! non merci ! » Rien d’autre. Comme il relevait la tête vers elle, elle considéra son visage d’homme d’une quarantaine d’années aux doux yeux noirs ourlés de longs cils, au teint basané, aux cheveux lisses coupés courts , un bel homme. Il ne la regardait pas, secouait la tête de droite à gauche en répétant toujours les mêmes mots.

Claudia s’entêta, variant les questions, en variant le ton, de la douceur à l’autorité, et ce pendant de longues minutes. C’était comme s’il lui fallait absolument obtenir la clé de l’énigme, comme si la vie de cet homme avait de l’importance pour elle. Ce qui était inconcevable. Pendant quelques instants sa pensée dériva vers le constat de sa vie actuelle. Elle en vint à s’adresser à elle-même :

« Tu n’as pas à t’occuper des problèmes des autres. Tu ne le fais jamais en dehors de papa et maman, de Matthieu , des bonnes copines tout au plus . Bon ! Tu fais ce qu’il faut même si c’est parfois pesant. Ta tranquillité, voilà ce que tu aimes, tes habitudes, ton bien-être, tes loisirs bien organisés, ton intérieur toujours impeccable, ton jardin bien-aimé si bien agencé. Bien ! certes une vie parfois désespérément banale et solitaire. Il te fallait t’en éloigner un peu pour quelques jours, oublier le souci de ton avenir et des faux espoirs de rencontres, pour te vider l’esprit des sombres pensées qui te relançaient en te remplissant les yeux de belles images.

Cette semaine…c’est dans le but d’une respiration, d’un rayon de lumière dans ton quotidien. Tu sais bien que le temps passe et que l’extraordinaire n’arrivera pas. Et maintenant tu regardes cet homme séduisant, cet inconnu, cet étranger et tu veux qu’il te parle ! »

Ses yeux rencontrèrent enfin ceux de l’homme qui semblait s’être ressaisi. Il la fixait avec beaucoup d’intérêt la détaillant de la tête aux pieds. Claudia en fut toute troublée. Il finit par dire rapidement :

« Si tu veux, viens demain sur le port et je te parlerai. Viens à 10h près de la citadelle. » Il se leva brusquement pour disparaître sous le porche en quelques secondes. Claudia s’éloigna aussi. Cela n’avait aucun sens.

Elle n’irait pas bien sûr ! Cela ressemblait à une sorte de rêve éveillé… un mirage. La journée s’écoula lentement entre la plage et l’hôtel qu’elle regagna tôt ce soir-là. Pourquoi être venue seule ici ? quel intérêt pouvait-elle tirer de cette escapade décidée si soudainement ?

Sa nuit fut vaguement perturbée par les cris de la rue vers minuit, les appels à la prière de l’aube et ses pensées confuses.

Au matin elle avait presque oublié l’incident de la veille. Elle commença par une longue promenade le long de la mer. Le soleil réchauffait son corps avec bienveillance et le vent frais lui caressait délicieusement le visage. Les bruits et l’agitation du port l’attirèrent inconsciemment. Ses pas la ramenèrent vers les grands bateaux de pêche tout juste repeints et les barcasses bleues alignées côte à côte, bercées par une valse lente et hésitante qu’elle contempla un moment, assise sur les ballots de filets du quai. Les pêcheurs s’agitaient autour de leurs petits étalages, rangeant consciencieusement les différents poissons dont l’odeur agressa ses narines. Elle regarda sa montre. Dix heures.

La curiosité lui fit tourner la tête vers la citadelle éloignée d’une centaine de mètres. Les événements de la veille la rattrapèrent soudainement et l’incongruité du rendez-vous la perturba. J’ai dit que je n’irai pas. J’étais sous le coup de l’émotion. Cet homme m’a bouleversée mais tout est rentré dans l’ordre maintenant. Elle se sentait nerveuse, tellement intriguée par le mystère de cette rencontre. Et puis il fallait reconnaître que cet homme l’attirait indéniablement. Alors timidement elle s’approcha du lieu de rendez-vous en essayant de ne pas trop se montrer, se mêlant à des groupes de touristes, tentant d’apercevoir la silhouette espérée, sans trop y croire.

Il a dit ça pour se débarrasser de moi, songea-t-elle, comme elle ne voyait personne qui aurait pu être lui, tout en s’approchant. Et soudain il apparut, grand, l’allure fière, le pas déterminé. Il ne ressemblait en rien à l’homme abattu dont elle gardait le souvenir. Seule sa tenue, la même que la veille, le lui fit reconnaître. Il l’aperçut en même temps et lança dans un français parfait :

« Tu es venue, je ne pensais pas que tu viendrais. Viens, allons parler puisque tu le veux ! »

Ils s’assirent côte à côte sur un muret face à la mer, le regard tourné vers les bateaux et la conversation s’engagea, avec une gêne rapidement remplacée par une grande émotion.

Une incroyable histoire d’une infinie tristesse. Sa famille décimée, femme et enfants, dans un accident de car il y a quelques mois ; son travail perdu plus récemment suite à ses absences répétées avaient plongé Aziz, puisque tel était son prénom, dans un total désespoir dont il ne parvenait plus à sortir. Il vivait pour l’instant avec l’aide financière de sa sœur aînée qui le logeait, mais la solitude et son chagrin lui devenaient de plus en plus insupportables. Ils parlèrent longtemps surtout de lui, de son combat. Il ne questionna pas Claudia sur sa vie, mais lui dit à quel point il avait apprécié l’intérêt qu’elle avait montré à son égard comme cela l’avait réconforté, ramené un peu à la surface au moment précis où il se sentait couler. Ils se promenèrent dans la médina.

Au détour de chaque rue il lui racontait le Maroc, son Maroc au hasard des rencontres, le hammam quand ils croisèrent des femmes chargées de seaux multicolores, la religion quand un tonitruant appel à la prière s’éleva de la plus proche mosquée, la vie des chats qui dormaient au soleil sur leur parcours, l’école dont revenaient les fillettes en blouse et les garçons chahuteurs. Claudia l’écoutait, buvant ses paroles, fascinée par ses doux yeux et son visage aux traits volontaires. Elle pouvait facilement percevoir l’attrait qu’elle produisait sur lui, son regard sur ses formes généreuses, ses sourires suggestifs. Elle se sentait belle, elle se sentait femme, elle se sentait libre d’aller où il voudrait l’emmener.

Après le déjeuner que Claudia lui offrit dans un petit restaurant typique d’une jolie place ombragée, il lui parla de la possibilité de continuer leur promenade en calèche. Le romantisme de la proposition l’enchanta et elle accepta avec enthousiasme. Ils parcoururent ainsi de nouveaux lieux où Claudia ne s’était pas encore aventurée, conduits par un jeune homme habillé d’un costume traditionnel semblant appartenir à son grand-père. Claudia se demanda si ses vacances allaient devenir ce qu’elle avait espéré : le bonheur d’une rencontre, de vrais bons moments de partage, ou bien était-elle dans une totale illusion, dans un rêve insensé ?Allait-elle se réveiller? Elle était perdue mais elle avait envie de se laisser porter par les vagues, de ne plus s’interdire quoi que ce soit.

Peut-être aurait-elle une seconde chance ? Un bel avenir ? Était-ce la fin des grandes solitudes ? Il lui prit la main et lui sourit. L’osmose fut totale. La calèche les ramena vers la maison d’hôtes dans l’impasse. Il l’accompagna dans la chambre bleue à l’heure où le soleil s’éteint. La confusion s’empara d’elle une nouvelle fois. Tout semblait illusions. Qu’est-ce que je fais là ? Ce voyage fait-il simplement partie de mes lubies lunatiques ? Et puis non ! C’est plutôt une occasion à saisir. Que dois-je croire ? Elle était au pied du mur. Mais la vie est pleine de risques et le parfum du danger l’envoûta. Pourquoi se le refuser ?

Ils entrèrent ensemble. La suite fut comme un arc en ciel dans la nuit. Les corps sur mesure se rejoignirent. L’inquiétude s’éloignait pour laisser place à un éblouissement sans fin. Elle traversa avec joie les chemins ardus du bonheur.

Au matin elle s’éveilla dans la faible lueur d’un soleil voilé par un brouillard d’automne. Elle ouvrit grands les yeux. La chambre était vide. Plus d’homme, plus de sac, plus rien.

Le souffle court, dans la folie d’une colère très juste, elle poussa un cri. Elle reconnut alors la gloire du traitre et s’effondra.

Ici était le coin parfait pour mourir dans ce monde privé de sens.

Marie. C


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s