L’appareil photo

Je suis la dernière création du numérique. Il suffit de me positionner en face de quelque chose et hop ! Automatiquement je mets la personne ou l’objet en boîte. En boîte, c’est beaucoup dire, car ma mémoire, elle aussi, est numérique. On n’y voit rien que des 1 et des 0. Si on n’a pas l’appareil nécessaire pour visionner, c’est comme s’il ne s’était rien passé. Donc, la réalité n’existe pas ! La mer un jour de grande marée ? Disparue. Il n’y aura ni typhons ni inondations. La belle fille aux yeux clairs ? Évaporée, c’est devenu un fantôme. La cathédrale gothique ? Que des ruines, que l’on ne retrouve, d’ailleurs, nulle part.

A quoi je sers ? Théoriquement, je suis chargé d’enregistrer le présent pour en faire du passé, mais ce passé, je peux l’annuler si je veux. Quelle puissance ! Je gouverne le temps. Donc, je gouverne aussi, par là même, la communication. Pas d’images, pas de conversations au café du commerce, pas de magazines sur papier glacé. Le petit-fils ne connaît pas son grand père disparu à la guerre et le citoyen ne connaît pas la physionomie de son président.

Mes ancêtres, depuis Daguerre, étaient obligés de passer par un support matériel pour montrer leur efficacité : plaques de verre, pellicules, négatifs, positifs, on en retrouvait toujours quelque chose quelque part. Moi, rien. Une pression sur la touche « effacer » de mon boîtier et le monde n’existe plus. Pas d’ordinateur pour visionner et personne ne sait rien de ce que j’ai vu, exploré. En ma présence, pour tous les êtres, les choses, les faits, c’est l’anonymat complet.

Et pourtant…ma puissance est comme Janus, à deux faces. Car, diffusées, ces images que je prends dans la discrétion la plus complète peuvent causer des révolutions, des assassinats, des manifestations de solidarité, des rencontres amoureuses, des gloires planétaires…

A quoi je sers ? Finalement, à ce pourquoi on veut m’utiliser. Derrière moi, que je sois automatique ou non, il y a un homme. C’est lui qui dirige ce qu’il veut communiquer, comme c’est lui qui décide de sa mémoire. Un écrivain, du temps où la photo n’existait pas encore, n’a-t-il pas dit « du passé faisons table rase » ?

Andrée


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