Le village des femmes

Ce matin- là, lorsque le soleil pénétra dans la chambre à travers l’étroite fenêtre, elle ouvrit brusquement les yeux, saisie d’une angoissante sensation de vide.

Elle était seule sur le grand matelas ; son mari, probablement parti vers ses occupations habituelles, ne l’avait pas réveillée en sortant. Ce n’était pas dans ses habitudes…

Elle se dirigea d’un pas vif vers la chambre des enfants.

Ses trois fils aînés étaient déjà levés. Leurs pyjamas traînaient en boule sur les tapis. Seule sa fille dormait encore paisiblement du sommeil de l’enfance, son petit corps lové au creux des coussins mordorés.

Puis elle gagna le jardin sans bruit ; la lumière matinale l‘accueillit avec une vertigineuse brutalité. Elle s’appuya à l’ombre du mur de terre pour se reprendre,puis elle gravit les escaliers vers la terrasse où se dressait la tente. Aussi loin que pouvait porter son regard ébloui, elle voyait la couleur brune des collines se mêler au bleu criant du ciel.

Quelques femmes descendaient déjà le chemin, ployées sous de lourds fardeaux.

Elle décida de s’habiller et de descendre au village.

C’était le jour du souk. La petite ne se réveillerait pas avant un long moment et, de toute façon, son père ne tarderait pas à réapparaître : il y avait encore tant à faire dans la maison.

Mais d’abord elle avait besoin de manger un peu. Quand Aïcha se disposa à sortir, elle était coquette en diable.

Elle descendit le raidillon caillouteux avec une certaine allégresse et se dirigea vers la rue qui menait à la place. Elle avait soudain une grande envie de voir des visages souriants, d’entendre des rires complices et des conversations animées.

Elle allait y croiser ses fils, inévitablement, perchés sur leurs vieux vélos comme à leur habitude, faisant tournoyer la poussière dans la chaleur matinale.

Quand elle arriva au souk, il n’y avait personne sous les tentes dressées : nul ne s’affairait autour des tas de fruits et de légumes colorés; les stands de vêtements étaient également déserts.

Elle s’en étonna et se dirigea rapidement vers les terrasses des petits cafés où se retrouvaient les anciens dès le lever du soleil, commentant les nouvelles du village.

Elle passa devant l’épicerie de Mohamed qui ne s’y trouvait pas. Quelques clientes l’attendaient patiemment dans l’étroite boutique.

Quand elle parvint à son but, elle découvrit un grand nombre de fillettes et de femmes de tous âges rassemblées autour des quelques tables.

Cette assemblée de femmes dégageait un parfum de fard, de henné et de tanast.

Quand elles la virent arriver, elles levèrent les bras au ciel et se mirent à crier :

« Aïcha, te voilà enfin ! Tu ne sais pas ? Tu ne sais donc pas ? Oh ! Ma fille ! Ma pauvre fille ! »

Alors, elle se sentit pâlir, elle s’accrocha au dossier d’une chaise.

Ce qu’elle lisait sur tous ces visages tournés vers elle était effrayant ; elle redoutait les paroles qui allaient sortir de ces bouches soudain devenues grimaçantes ; elle recula.

Et cette femme, là, devant toutes les autres, cette espèce de sorcière, noire de peau et de voile, qui faisait brûler de l’encens sur une table, sous l’unique parasol de la terrasse.

Son sang se figea en elle : quelque chose de terrible était arrivé !

Alors elle se laissa glisser le long du mur et attendit.

Lorsqu’elle rentra chez elle, vers onze heures, elle était bouleversée par ce qu’elle avait entendu, tétanisée par la peur instillée par ces mégères, avec leur interprétation maléfique du phénomène de ce matin.

Comment pouvait-elle les croire ? Comment imaginer qu’il puisse y avoir une once de vérité dans leurs propos fielleux ?

Pourtant elle avait peur, très peur.

Non ! Il devait y avoir une autre explication. Elle avait fui, elle avait bien fait.

Elle se souvint alors qu’elle avait laissé la petite toute seule bien trop longtemps. Elle avait oublié que son père ne rentrerait sûrement pas pour s’en occuper ; elle le savait maintenant.

Mais la petite jouait sagement, assise sur les tapis du couloir, calme. Ses grands yeux noirs, comme fardés, se levèrent vers sa mère, mais nul sourire ne vint éclairer son joli visage. Elle ne réclama pas ses frères comme elle avait coutume de le faire lorsqu’ils disparaissaient trop longtemps de la maison.

Alors Aïcha se prit à penser qu’elle n’avait rien ramené du village pour les repas : ni légumes, ni fruits, ni viande, ni semoule, rien…

Elle pouvait accepter l’idée étrange que Karim ne revienne pas, mais ses fils ? Non, elle ne pouvait y croire.

Eux, ils s’étaient très certainement éloignés du village, sur leurs vélos, ils avaient dû être épargnés. Il fallait qu’ils aient été épargnés ! Epargnés ! Mais de quoi ?

Pas de cette horreur imaginée par ces folles.

Prise d’une rage soudaine, elle ouvrit ses placards avec fébrilité et constata qu’il restait des amandes et du miel, un peu d’huile d’argan aussi…

Cela éveilla en elle un grand espoir. Bien sûr, elle pouvait préparer l’Amlou, ses fils en étaient fous. Elle savait que, si elle le préparait dès maintenant, ils allaient rentrer de leur escapade pour se jeter sur leurs tartines.

Elle disposa les amandes sur sa plaque de four et commença à les faire griller.

Elle prépara le miel qu’elle mélangerait à la poudre d’amandes par la suite.

Tous ces gestes précis, habituels, la rassurèrent. Elle se sentit soudain sereine et confiante : ils allaient revenir et, ce soir, il y aurait une petite fête pour leur retour.

Mais le temps passa, l’après – midi s’étira lentement, brûlante, sans qu’aucun des garçons ne rentre. Son espoir s’amenuisa au fil des heures.

Elle évoqua les visages tant aimés :

Majid, l’aîné, avec son sourire charmeur d’adolescent ;

Ali, le cadet, timide, aux grands yeux ourlés de longs cils noirs et épais ; et son petit Youssef, ses adorables fossettes éclairant son petit visage tout rond de grand bébé.

Les armes lui vinrent aux yeux. Elle prit sa décision. Elle irait là-haut, elle en aurait le cœur net.

Elle ne croyait pas à toutes ces sornettes, mais elle se sentirait rassurée quand ses yeux verraient qu’aucun des êtres aimés ne s’y trouvait.

Bien sûr, ils n’y seraient pas. Ils rentreraient un peu plus tard et tout serait comme avant.

Comme avant ?

Le travail harassant de chaque jour, toutes ces tâches ingrates et répétitives, le regard sévère de Karim, ses reproches incessants, le ménage, la cuisine, les enfants, les lessives, le jardin, les champs…

Oui, tout redeviendrait comme avant, absolument tout.

Elle prit son enfant dans ses bras et se dirigea lentement vers la colline qui dominait le village. Le soir tombait, la lune était apparue dans le ciel qui s’assombrissait.

Après vingt minutes de marche, elle atteignit enfin son but.

Elle s’approcha prudemment de l’endroit désigné par la sorcière. Cet escarpement rocheux qui surplombait le vide du ravin, cet endroit qu’elle interdisait aux garçons, leur répétant ses consignes quotidiennement.

Alors, tout à coup, les paroles insensées de la vieille femme lui revinrent en mémoire et emplirent sa tête avec une violence inouïe.

« Karim les a emmenés, tous, il les a attirés avec sa musique lancinante et magique.

Ils l’ont tous suivi, tous sans exception, du plus petit des garçons jusqu’au plus âgé des vieillards. Tous les hommes du village, tous ! Maudit soit ton époux !

Qu’allons-nous faire sans nos hommes et nos garçons ? Malédiction sur toi et ta famille ! »

Aïcha avança encore un peu, jusqu’au bord du précipice, serrant sa fille contre elle de toutes ses forces.

Elle se pencha en avant et son regard embrassa le vide immense.

Tout en bas, à la lumière de la lune, elle découvrit l’enchevêtrement inextricable des corps brisés, fracassés contre les rochers en contrebas.

Son regard s’arrêta sur une tache orange vif ; elle reconnut avec effroi le tee-shirt du petit Youssef.

Un immense vertige l’envahit, elle recula brutalement, ses pieds glissèrent  et elle s’écroula, essayant vainement de protéger Nadia de sa chute.

Elles roulèrent sur le chemin, la tête d’Aïcha heurta violemment une énorme pierre.

Tout devint noir.

Le silence.

« Aïcha ! Aïcha ! Aïcha ! » Son prénom répété, de plus en plus fort, de plus en plus nettement.

Elle ouvrit lentement les yeux. La lumière du jour s’imposa à elle ainsi que le visage de Karim, juste au-dessus du sien.

Il avait son air des mauvais jours et sa voix puissante la heurta :

« Tu crois que tu as le temps de traîner au lit avec tout ce que tu dois encore faire aujourd’hui ? Dépêche-toi donc de te lever ! »

Marie. C


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s