La solitude au bord du désert

Il  aurait pu prendre une voiture, un âne, une mobylette…il avait choisi le vélo ; un bon vieux vélo, ça ne tombe pas en panne d’essence, ça ne peut pas avoir un moteur défaillant ; et ça ne peut pas non plus décider à sa guise de ne plus avancer…c’était donc parfait.

Arrivé à Ouarzazate en taxi, Ouarzazate la belle, la porte du désert, son vélo dans le coffre.

Une seule envie : fuir la ville, les touristes, un travail fatigant, un amour chagrin, son vieux vélo pour seul copain.

Il était encore tôt et en ce début Février, le soleil peu mordant ; il avait quand même pris la précaution de mettre un chapeau. Il souhaitait la paix…une chanson dans la tête : « Aïcha, Aïcha, t’en vas pas » ; entendue dans le taxi ; impossible d’arrêter cette radio permanente et invisible, tournage en boucle et obsédant.

Il aurait voulu réécrire l’histoire, appuyer sur le bouton « return » ; mais il était trop tard, il le savait bien, maintenant ; il devait continuer…autrement.

Direction le désert, le désert dans la tête ; « Aïcha, Aïcha, reviens moi ! » ; juste envie de beauté, les ocres de la pierre, « ombres et lumières ; Il pédalait.

Lorsqu’il avait enfourché son vélo, Pierre ignorait où il voulait aller, il n’avait pas de but ; le désert dans sa tête…il souhaitait juste la solitude, la compagnie du vent léger, retrouver les senteurs qui l’avaient si souvent envoûté, s’imprégner de la poussière rouge de la terre, la laisser pénétrer dans chaque pore de sa peau, se laisser s’en remplir jusqu’à se transformer en statue de pierre ; Pierre en statue…pour ne plus souffrir..Aïcha…

Inlassablement il pédalait ; l’effort lui donnait le sentiment d’exister, d’être encore un peu acteur de sa vie ; existait-il encore d’ailleurs ? Cette terrible douleur, ce sentiment de vide ; oui, décidément, cruellement, il existait .

« L’impermanence de la vie » ; il comprenait maintenant ce que son ami avait voulu lui dire par ces mots ; les souvenirs sont terribles et tranchants comme des lames acérées ; la force est de savoir les vivre comme un bonheur, même s’il n’est plus ; oui, ce fut un bonheur, une chance de l’avoir connue, elle ; mais Pierre n’était pas fort..

Son beau visage était encore si présent ; il l’avait rencontrée dans un petit village proche de Kelhat, chez son ami Karim ; sa sœur s’appelait Aïcha..

Son sourire et ses yeux avaient été malicieux lorsqu’il l’avait félicitée pour ses merveilleux gâteaux, les chebakias, délices de parfums mélangés, couleurs du soleil…épices du sud, cannelle, safran et ce mélange subtil d’anis et de fleurs d’oranger. Aïcha était belle et faite pour être aimée.

Pierre avait quitté la France un an plus tôt, poussé par le désir de tout recommencer ; un voyage au Maroc quelques mois auparavant avait tout fait basculer. Il avait compris combien son existence était fade ; il avait eu envie d’y ajouter les parfums du soleil, du piment dans ses rêves. Il avait le désir que sa vie soit peuplée à jamais des parfums de fard, de henné et de tasmat. Lorsqu’il avait découvert le Maroc, il avait ressenti avec un bonheur violent ce qu’il devait vivre désormais. Il avait un besoin absolu de vérité, de sincérité, de chaleur et de beauté ; il aimait les gens d’ici, la façon dont ils semblaient se respecter.

Six mois plus tard, il quittait sa banlieue grise de Rouen, son petit appartement bourgeois et ses meubles Ikéa.

Il était infirmier ; par le biais des amis qui l’avaient reçu pour les vacances, il réussit à trouver un emploi à l’hôpital de Marrakech ; le week-end ou pendant les congés, il aimait aller chez son ami Karim, dans ce petit village d’Aït Gmat, loin de tout, loin des bruits de la ville, de cette ville qu’il aimait pourtant et qui l’avait accueilli ; parfois il se surprenait à penser que son destin était de fuir ; il avait quitté la France pour Marrakech ; maintenant il voulait fuir Marrakech pour les montagnes.

Jusqu’où irait-il ainsi ? Et que voulait-il fuir, sinon peut-être lui-même. Sa vérité lui semblait toujours plus lointaine, comme le jouet au bout de la ficelle qu’une main invisible et moqueuse tire encore et encore quand on est prêt du but.

La première fois qu’il avait rencontré Aïcha, chez Karim, elle était coquette en diable. Après le déjeuner et les fameux chebakias, elle se disposait à sortir. Il ne la connaissait pas et pourtant une pointe de jalousie le traversa ; il était envoûté par ce visage, la façon si élégante qu’elle avait de se déplacer, la grâce de chacun de ses gestes. Sa beauté était à l’image de la peine que ses yeux dévoilaient. Il l’imaginait naïve, loin des diableries de la vie ; il se plaisait à imaginer cela.

Au fur et à mesure de ses visites, de plus en plus rapprochées, son amour pour cette gracieuse gazelle devint obsédant ; chacun de ses effleurements de peau lui devenait une torture. Il voulait la prendre, l’avoir pour lui ; elle était pauvre, il voulait tout lui donner.

Aïcha avait compris, elle était instinctive ; elle utilisait tout le charme qu’elle se connaissait pour rendre fou cet étranger. Elle avait senti qu’il était prêt à tomber dans le vide et que bientôt plus rien ne pourrait le retenir. Elle interrompit ses pensées : « ce soir, il y a la fête au village, voudrais tu m’y accompagner ? »

Les femmes avaient dressé la table sous la véranda ; l’été était torride et chacun était accablé par la chaleur de la journée. « Pierre est certainement fatigué, Aïcha » intervint Karim. « Il n’est pas encore habitué à cette fournaise ». Mais Pierre avait déjà franchi toutes les montagnes dans sa tête, rien ne pouvait plus le retenir.

C’est ce soir-là qu’il lui dit qu’il l’aimait, un peu gêné, un peu honteux. Il ne se trouvait pas beau, il se sentait vieux et sans charme. « Pierre, il ne faut pas avoir honte de ses sentiments, lorsqu’ils sont beaux ».

Pierre se rappelait cette phrase, celle de tous les espoirs. Comme elle sonnait faux maintenant. Le disque était rayé, la guitare désaccordée…

Il avait connu six mois de bonheur intense, une bulle de douceur dans son existence, une parenthèse d’extase. Karim restait discret sur cette relation ; il ne semblait éprouver ni peine ni joie pour son ami. Il était étranger à la scène, spectateur curieux de connaître l’issue de la pièce.

Un jour, il demanda à Pierre : « tu l’aimes, n’est ce pas ? Sois heureux mon ami, profites de ce bonheur, il restera en toi ». Pierre ne comprenait pas…mais maintenant, il savait.

La sueur coulait sur son visage, larmes intarissables qui ne séchaient jamais ; ses muscles raidis et meurtris lui faisaient mal. Il pédalait.

Aïcha la douce vendait son corps…il avait découvert la « trahison » quelques jours plus tôt, lorsque, arrivé à Aït Gmat par surprise, il l’avait vue sortir de la voiture d’un inconnu et prendre l’argent. Il ne lui en voulait pas ; elle était pauvre, si pauvre. Mais elle ne l’aimait pas, elle ne l’avait jamais aimé, juste espéré pouvoir un jour ne plus avoir à subir les caresses du dégoût pour pouvoir vivre ; lui, Pierre, elle le supportait, il était gentil et respectueux ; mais elle ne l’aimait pas..elle avait su lui avouer.

Il pédalait…il s’arrêta devant un vieil homme, noir de peau et de turban, seul sous son parasol, sorti d’un mirage ; il faisait brûler de l’encens. Il ressemblait à un sage, résigné, pauvre, seul mais en paix.

Pierre était arrivé, il le sut alors…au milieu de nulle part.

Brigitte. C


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