La femme en bleu

Il ne restait que l’ombre projetée de son vélo sur le mur décrépi….

Elle avait empruntée cette route infinie. De la terre ocre rouge s’échappait une poudre sèche, jaunâtre.

Le ciel était bleu hormis un petit nuage s’effilochant.

La journée avait été longue et elle avait bien vendu sur le souk. La négociation était son plaisir et

on ne trouvait meilleure vendeuse à la ronde. Ses choux fromagers, elle était la seule à les cuisiner de façon aussi délicieuse. Elle ramassait des herbes au petit matin, pieds-nus dans les jardins irrigués. Ouarda, sa mère,  lui avait enseigné la recette qu’elle-même détenait de sa propre mère. De toutes les sœurs elle avait été l’élue.

Maintenant le porte-bagage de la bicyclette était vide et dans les replis de ses vêtements elle gardait bien au chaud les dirhams de la journée. La femme en bleu avait toujours été moderne, la seule femme à l’est de Ouarzazate à posséder une bicyclette. Cela avait perturbé un peu la vie du village et agaçait Mohamed  l’ânier. Les femmes du village utilisaient ses services pour se rendre à Kelaat. Ismène, dite la femme en bleu, lui échappait…

Ismène prenait plaisir à allonger la jambe pour arriver au plus vite à Ait Gmat. Elle était restée quatre heures accroupie dans la chaleur et la poussière du souk. Maintenant, glisser dans le vent lui donnait une impression d’envol. Elle imaginait ce qu’elle pourrait préparer à son frère de lait. Si elle avait des envies d’espace et de liberté, elle n’oubliait pas pour autant celui grâce auquel elle avait survécu. Ouarda n’avait pu l’allaiter et Fatima avait donné naissance le jour même à Mohamed.

Elle hésitait : Chekabia, crêpes berbères…Non ! Bien trop simple.

Elle sourit se souvenant que Ouarda avait rapporté du beurre pour préparer l’Aïd.

Du sucre, de la fleur d’oranger, du colorant rose, tous ces ingrédients étaient à la kasbah. Dans sa jupe, le long de ses cuisses, elle avait de quoi acheter les fameuses amandes, les plus fines et les plus gouteuses, celles de Meknès …

L’eau lui vint à la bouche et elle appuya sur le pédalier avec ardeur.

Elle se voyait rouler de longs doigts de pâte d’amandes, étaler finement les deux couleurs, façonner les roses et les cuire juste à point. Momo saurait il entendre ce langage des fleurs ?

…Après le déjeuner, Ismène se disposa à sortir. Elle était coquette en diable. Ce soir aurait lieu la grande fête de l’Aïd. Un mage, noir de peau et de turban, brûlait de l’encens dans un coin de la cour.

Le bélier avait été sacrifié, l’air devait être purifié. De la pièce commune s’échappaient des effluves de fard, de henné et de taraste. Les fillettes tendaient leurs mains sagement tandis que Fatima leur dessinait des arabesques berbères d’une extrême élégance

Ouarda posait le khôl sur les yeux des plus âgées. Elles riaient aux éclats, pleuraient à chaudes larmes.

Ismène s’imprégna de la scène. Momo était parti tôt ce matin. Djémila, la voisine manquait de sésame. Elle l’avait prié d’aller lui en quérir à Kelaat. Il serait de retour pour le thé. Elle se mit à frissonner d’impatience. Elle imaginait le ruissellement de l’eau sur sa peau mate, la blancheur immaculée de sa djellaba et ses longues mains servant le thé à l’absinthe. Il  saisirait une rose à l’amande….

Elle monta sur la terrasse et aperçut au loin un nuage de poussière. Elle redescendit quatre à quatre l’escalier, balança ses babouches à l’entrée de la chambre familiale. Chacun était affairé. Elle  s’allongea sur la paillasse et ferma les yeux…

Il ne restait que l’ombre projetée de son vélo sur le mur décrépi….

Florence. H


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